RESPECT DE LA RECHERCHE
Ap 6, 1-8 ; Lc 19, 11-27
St Albert le Grand - (15 novembre 2000)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, bien que les lectures que nous venons de faire n'aient pas été choisies en propre pour la fête de saint Albert, mais continuent la lecture régulière que nous faisons de l'Apocalypse d'une part et de l'évangile de saint Luc de l'autre, il se trouve par chance, que la parabole de l'évangile, celle des "mines" qui est une monnaie très élevée de l'époque, correspond assez bien à la personnalité de saint Albert le Grand, qui effectivement avait reçu beaucoup de dons naturels au plan de l'intelligence, comme au plan de la charité.
Ce sur quoi je voudrais insister maintenant et qui est une particularité de saint Albert, c'est l'oraison que nous avons lue tout à l'heure qui y faisait allusion. Saint Albert était philosophe, théologien, mais il était aussi passionné par les sciences, et ceci qui n'est pas si fréquent, a déjà été le cas d'Aristote chez les grecs, qui tout en étant un très grand philosophe a passé toute sa vie à observer les animaux, les insectes, les plantes, et à accumuler ainsi beaucoup de connaissances dans ce domaine. Bien entendu, il ne faut pas que nous fassions d'anachronisme, pour Aristote comme pour saint Albert, les sciences qu'ils cultivaient, ne ressemblent pas du tout aux sciences que nous étudions aujourd'hui, il ne faut pas que nous mélangions les époques. S'ils étaient des observateurs attentifs et plein d'une grande curiosité souvent ils se trompaient dans les interprétations et certaines de leurs paroles nous porteraient à en rire, mais n'oublions pas que Descartes que l'on considère comme le fondateur de la pensée moderne, et en particulier comme celui qui a permis aux sciences de se développer, avait lui aussi un certain nombre d'erreurs à son actif, comme dans les cadavres le sang se rassemble dans les veines, il croyait que les artères étaient des conduits pour distribuer l'air dans le corps. Vous voyez que même des gens très intelligents et qui ont eu une grande influence peuvent sur des détails faire des erreurs bien excusables.
Ce qui est intéressant chez saint Albert, c'est de voir comment les sciences physiques, biologiques, zoologiques, toutes les sciences qui de son temps étaient encore à l'état embryonnaire, mais qui ont pris une extension extraordinaire de nos jours, ses connaissances scientifiques peuvent se situer par rapport à la philosophie et la théologie. Ce que saint Albert nous apprend, premièrement c'est de regarder toutes les connaissances avec un grand respect. Dire que sous prétexte que Dieu seul est indispensable et nécessaire et que les autres connaissances sont de peu d'intérêt et de peu d'importance, n'est pas une attitude ni humainement respectueuse, ni conforme au christianisme. Nous n'avons pas à mépriser les réalités purement humaines sous prétexte que l'essentiel est d'ordre surnaturel. saint Albert, comme Aristote dans son ordre, a su perdre du temps pour se passionner, s'intéresser, être rempli de curiosité et d'émerveillement pour les choses de la nature, les recherches d'ordre purement humain, techniques et scientifiques. C'est une première chose très importante que nous ne devons jamais oublier, c'est que sous prétexte de piété nous ne devons jamais avoir un préjugé défavorable à l'égard des réalités humaines, ici il s'agit des sciences, mais nous pourrions dire la même chose à propos de la culture ou des relations politiques. Toutes choses sont importantes et nécessaires.
La deuxième leçon à retenir de saint Albert, c'est que toutes ces réalités qui méritent notre intérêt doivent être situées par rapport aux autres en gardant chacune leur place, de même qu'il serait faux et pervers au nom de la piété, de la vie spirituelle, de mépriser les choses humaines, il serait même dangereux comme le font un peu trop souvent nos contemporains, sous prétexte de recherche et de succès scientifiques, de considérer comme superfétatoire, sans intérêt, comme des légendes et des songes creux, ce qui a trait à autre chose que la nature de ce monde, que les réalités qui nous entourent, et de s'imaginer que les philosophes sont des rêveurs et plus encore les théologiens qui s'occupent de réalités qui non seulement nous dépassent, mais qui au fond n'ont pas de grande certitude. Sous prétexte que les sciences ont une méthode que les hommes de notre temps ont incroyablement développée et affinée, et rendue efficace, sous ce prétexte, ne pas comprendre que d'autres recherches adoptent d'autres méthodes et une autre attitude d'esprit, ce serait finalement avoir un esprit bien étroit et bien ignorant.
Car tout ne demande pas la même attitude intellectuelle, et vouloir traiter de Dieu comme on traite la mathématique, c'est parfaitement absurde et cela n'a aucun sens, et sous prétexte qu'on ne peut pas donner de démonstration mathématique de Dieu ou des choses de l'esprit, car il n'y a pas que Dieu qui ne relève pas de la mathématique, ce serait faire preuve finalement d'un esprit bien court et qui dans son orgueil est rempli de vanité et d'illusion. Non seulement Dieu, mais beaucoup de choses de notre expérience échappent aux sciences, à la mathématique, à la physique, à la chimie, quand on prétend définir la pensée par certaines réactions chimiques qui se passent dans le cerveau, on fait preuve là d'un aveuglement et d'un manque de sens du réel, car il y a dans le réel des niveaux différents qui appellent une façon différente de les étudier et de les approfondir. Et donc, sous prétexte qu'il est impossible de définir de manière mathématique la pensée ou la vie, ou de l'amour par exemple, ne parlons pas seulement de Dieu, dire que tout cela n'existe pas, on serait bien malheureux dans notre existence. Si nous nous abstenions d'aimer et d'essayer de comprendre ce qu'est l'amour sous prétexte que l'amour n'est pas simplement une affaire de neurones, ou d'enzymes ou de je ne sais quel médicament ou substance chimique qu'on aurait dans le corps, si sous ce prétexte nous nous mettions en-dehors d'une vie capable d'aimer, nous priverions d'une part essentielle, fondamentale, et peut-être une des plus riches de notre existence.
Je crois que ce que saint Albert peut nous apprendre c'est d'une part à avoir pour toute recherche, question, interrogation, quelque soit le niveau où se situe cette recherche, un immense respect, et non seulement un respect, mais un grand intérêt. L'homme intelligent, et le chrétien se doit d'être intelligent, est un homme curieux, qui se passionne aussi bien pour les mœurs des animaux et des insectes, que pour les civilisations les plus lointaines, que pour l'économie, la politique, etc ... Rien de tout cela n'est négligeable, et en même temps, il faut avoir un esprit suffisamment ouvert et souple pour adapter à chaque objet de recherche, chaque question qui se pose à nous, un type de recherche et d'investigation qui lui soit approprié, sans vouloir tout régir à la manière ou de la philosophie, ou de la théologie, ou de la mathématique, chaque chose a sa place et son rang, voilà la manière vraiment humaine et par conséquent vraiment chrétienne, car un chrétien c'est d'abord un homme, et c'est même un homme qui essaie d'être pleinement constitué et vivant, voilà la vraie manière humaine et chrétienne de nous tenir en face du réel qui est passionnant parce qu'il existe et ceci depuis les choses les plus modestes et les plus humbles, jusqu'aux choses les plus profondes et les plus spirituelles.
AMEN