LUCIDITÉ ET VÉRITÉ
Ap 14, 1-7 ; Lc 21, 1-4
St Albert le Grand - (15 novembre 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, aujourd'hui nous célébrons dans cette eucharistie la mémoire de saint Albert, dit le Grand. En fait c'est vrai que saint Albert était surtout grand par sa réputation, c'était un germanique, on ne peut pas dire un allemand à cette époque, et qui a fait une carrière universitaire absolument extraordinaire, il était de la première génération des dominicains, il a enseigné à Paris, ce qui était quand même à l'époque, une consécration, et c'est d'ailleurs pour la petite histoire, la raison pour laquelle il y a une place à Paris qui s'appelle la place Maubert, qui veut dire Maître Albert. Le souvenir de Maître Albert n'a rien avoir avec la mutualité comme l'on sait par la station de métro, mais c'est sans doute l'endroit où Maître Albert avait dû enseigner au collège de l'époque. Ensuite, cet homme a écrit beaucoup, il a assez profondément révolutionné la science de son temps, et a terminé comme évêque de Ratisbonne. Des méchantes langues ont raconté qu'il était un peu gâteux à la fin de sa vie, mais ce sont des choses qui peuvent arriver à tout le monde quand on vit longtemps. Saint Albert est devenu l'emblème de la confrontation des sciences naturelles, Aristote et compagnie, avec la théologie. Et c'est pour cela que nous pouvons le prier pour tous ceux et celles, et ils sont nombreux dans le monde d'aujourd'hui, qui sont confrontés dans leur vie de foi, dans leur expérience chrétienne avec les données scientifiques et qui essaient d'une manière ou d'une autre d'en tirer profit pour leur prochain. Demandons au Seigneur que par l'intercession de saint Albert, l'Église n'apparaisse pas comme un lieu de crainte et de tremblement devant la science, mais au contraire qu'elle manifeste l'assurance la paix et la confiance de la foi dans la joie de découvrir à travers les sciences, la beauté du monde et de la création.
Homélie
Comme vous le remarquerez, c'est un des rares passages du Nouveau Testament où l'argent fait l'objet d'un éloge. Habituellement, c'est le Mammon de l'iniquité, c'est malheur à vous les riches, c'est l'argent comme moyen de puissance, de perversion, d'abus de confiance, ce sont les intendants malhonnêtes, c'est l'argent qui ne rapporte pas, etc ... Ici, Jésus prononce un éloge à propos de ce qu'on appelle l'obole de la veuve, et c'est bien une histoire d'argent. Dans l'Église, vous le savez, il n'y a que deux cas où on loue l'argent, c'est l'obole de la veuve, et la quête, c'est normal ! En réalité, ce qui est intéressant, c'est que l'obole de la veuve, avec ce petit argent, suppose quelque chose qui au premier abord n'est pas perceptible, c'est le fait que l'argent peut traduire quelque chose de notre cœur. Pour qu'il traduise quelque chose du fond de notre cœur, il faut pour ainsi dire qu'il soit purifié de la valeur de pouvoir qu'il porte habituellement. Ce qui fait l'ambiguïté de l'argent, c'est la puissance qu'il cache derrière lui, c'est ce que nous appelons en gros, le pouvoir d'achat, le pouvoir d'appropriation. Et là, ce qui fait le prix de l'obole de la veuve, ces deux piécettes, c'est le fait que pour une fois, l'argent est dépouillé de son pouvoir d'achat qui est quasiment nul, pour qu'il manifeste simplement la disposition du cœur de la veuve, c'est ce qui en fait l'importance. L'argent devient, non pas un moyen de pouvoir mais un moyen de manifester la disposition profonde du cœur de l'homme. A cet instant, parce que Jésus est là pour le déchiffrer, pour le reconnaître, il en dévoile le sens secret : "elle a donné plus que tous les autres". Plus l'argent est démuni, dépouillé de sa valeur de pouvoir, plus il manifeste la grandeur de la disposition de générosité de la veuve qui n'a pas hésité à se dépouiller, à se démunir de ce qui était nécessaire pour elle.
C'est cela que Jésus veut montrer : dans une réalité qui apparemment est suspecte, l'argent, dans le cas précis est presque rien du tout, est capable de se manifester toute la charité de cette femme qui se prive du nécessaire pour manifester son attachement au Temple et à travers le Temple, à Dieu lui-même. A mon avis, c'est un des aspects fondamentaux de ce qu'on appelle la charité chrétienne. Nos actes de bonté, de service, d'aide à nos frères sont toujours des oboles de la veuve. Dès que nous essayons de les revêtir d'une certaine façade de pouvoir, d'emprise sur celui à qui nous faisons du bien, immédiatement, la valeur en disparaît. Et même si on essayait de surenchérir sur la valeur en réalité, il ne se passe rien. C'est précisément dans la mesure où dans l'acte que nous posons, nous acceptons humainement de nous dépouiller et de reconnaître la pauvreté du geste que nous faisons, qu'à ce moment-là, cela devient digne d'être la manifestation de la charité de Dieu. Plus notre acte est démuni et pauvre, conscient de cette pauvreté, plus il peut devenir vraiment le lieu de la manifestation de la surabondance de la charité de Dieu. Ce n'est pas une question d'auto flagellation ou de diminution de soi-même, c'est une question de lucidité et de vérité. Plus nous sommes avertis de la pauvreté même de ce que nous pouvons faire, plus Dieu aura d'inclination et de facilité à y faire resplendir sa munificence et sa générosité.
Il y a quelques années, cela dure encore un peu, vous savez comment Mère Térésa a transformé le visage de la charité envers les pauvres des grandes cités indiennes. C'est précisément parce qu'elle n'a jamais cherché d'abord la visibilité et le pouvoir que pouvait lui donner cet acte ou l'image quelle avait transmise, qu'elle a pu effectivement dans le dépouillement et la sobriété même du geste, par lequel elle était tout simplement présente au chevet des malades et des mourants, qu'elle a fait comprendre au monde, que la charité de Dieu, la présence de Dieu ne pouvait s'inscrire qu'en creux dans la pauvreté même de ce que nous sommes et de ce que nous faisons.
Alors, gardons l'obole de la veuve comme une sorte de fil directeur : oui, nous sommes appelés à manifester la charité de Dieu, mais ce n'est pas d'abord par une sorte de manifestation de pouvoir ou de surenchère à la générosité, ou même à l'efficacité, puisque Jésus dit : "Son obole, ce n'est rien du tout, et pourtant, c'est vraiment la charité de Dieu qui s'y est manifestée." Que ce soit la même chose pour chacun d'entre nous, non pas un prétexte d'être pingre, parce que ce serait un replis pervers de cette manière de manifester la charité de Dieu, mais en sachant toujours que quelle que soit notre générosité, elle ne fera resplendir la charité de Dieu que dans la manière même où nous la vivrons dans la pauvreté et le dénuement de ce que nous sommes.
AMEN