L'UNITÉ DE L'ÂME ET DU CORPS
Ap 11, 15-12, 6 ; Lc 14, 15-24
St Albert le Grand - (15 novembre 1995)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
|
E |
n Dieu, l'unité de l'homme. Si nous n'avons pas été invités à entrer dans le Royaume de Dieu, c'est peut-être parce que nous ne sommes pas assez pauvres. Pour avoir une place d'honneur dans ce Royaume, il faut être un véritable pauvre, un estropié, un mendiant dans cette vie, avoir du moins suffisamment faim, suffisamment soif, pour accepter n'importe quelle invitation, même celle de Dieu. Il faut peut-être passer par cette pauvreté-là, être suffisamment "en manque" intérieurement, spirituellement, pour accepter de se diriger, de mettre ses pas vers Dieu. Non pas Celui qu'on imagine, mais Celui qui va nous parler, Celui qui se dégage en vérité de ce qu'Il est. Nous avons tant de mal à abattre les idoles qui entourent la statue fondamentale de Dieu ! Pour atteindre ce qu'est Dieu, il nous faut faire place nette envers nos peurs, envers tout ce qui empêche de contempler la lumière sereine et divine de Dieu.
Albert le Grand, et avec lui tous les grands penseurs du treizième siècle, s'est acharné, non seulement pour lui-même mais pour le siècle, à défendre cette inaccessibilité de Dieu ainsi que le combat nécessaire pour la défendre. On pourrait croire, en ce siècle comme en d'autres, qu'il est difficile de débattre de Dieu. Ce n'était pas plus facile au treizième siècle, mais les hommes avaient à cœur de défendre la foi, de polémiquer, de trouver la rhétorique juste pour défendre la foi de l'Église. On ne peut imaginer qu'Albert le Grand (et il en va de même pour Saint Thomas d'Aquin, Saint Pierre de Tarentaise ou tous les saints et docteurs de l'Église qui ont défendu cette foi) soit resté dans sa cellule à contempler l'Ecriture, à la scruter dans un silence total. Non seulement ils étaient nourris de cette Parole dont ils voulaient vivre, mais ils se sont élancés sur les chemins du débat intellectuel pour la défendre contre tous.
La vie d'Albert le Grand, tout à la fois dominicain, archevêque, philosophe et théologien, Maître enseignant à Cologne, puis évêque de Ratisbonne, prouve à quel point il était engagé dans le monde pour défendre cette foi. On a surtout retenu d'Albert le Grand, qui est le maître de Thomas d'Aquin, qu'il a tenté de trouver un compromis entre différentes thèses de l'époque, entre la thèse de Platon ou la thèse d'Aristote telle qu'avaient permis d'y accéder les écrits d'Averroès. Sans entrer dans la finesse du débat qui touche l'homme, l'homme et Dieu, nous pouvons en résumer ainsi la teneur : l'unité de l'homme passe par Dieu. Elle n'existe pas sans Dieu. On ne peut comprendre l'homme sans en appeler à sa fin, à sa source et à sa vie éternelle. On ne peut étudier l'homme sans le relier à d'où il vient et où il va. L'homme n'est pas cet individu qu'on va "saucissonner" dans différentes analyses comme on a tendance à le faire actuellement.
L'homme est un tout. C'est ce qu'Albert le Grand a défendu contre une certaine interprétation d'Averroès qui pensait (comme Platon) que l'âme descend dans le corps, qu'elle chute dans le corps et qu'il y a comme deux principes qui s'unissent malencontreusement. Saint Albert le Grand et Saint Thomas d'Aquin vont donc défendre l'unité du corps et de l'âme, cette dernière étant selon saint Albert le Grand la "forme" du corps. Il y a unité fondamentale et pour comprendre que l'âme est la "forme" du corps, il faut repasser par Dieu, repasser par la source divine. Si on ne le fait pas, l'homme pris dans sa temporalité semble bien, en effet, tendu entre le corps dont il vit et l'âme qui semble lui donner la vie. Ces deux principes paraissent s'opposer plutôt que se réconcilier.
Demandons à saint Albert le Grand qu'il inspire nos penseurs, ceux qui tentent de dire une pensée contemporaine, pour que nous puissions, nous, chrétiens, nous insérer dans un vrai débat, trouver les mots justes, intelligents, pour défendre par la foi qui nous fait vivre l'unité de l'homme, de l'homme qui va vers Dieu et qui sans Dieu n'est que poussière.
AMEN