UNE INTELIGENCE VIVE

Ap 18, 1-2+9-11+21-24 ; Lc 21, 5-19
St Albert le Grand - (15 novembre 1994)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

E

n fêtant saint Albert le Grand nous fêtons une réalité importante dans la vie de foi et donc dans la vie de l'Église, c'est que l'intelligence est capable d'être chemin de sainteté. C'est ce que nous apprend la vie même de saint Albert le Grand, car il a su trouver un merveilleux équilibre entre la sagesse humaine et l'intelligence la plus vive et la foi.

A l'heure actuelle, il y a justement une réelle difficulté à trouver cet équilibre entre l'intelligence, la recherche, la science et aussi la foi. C'est chose peu facile, tant et si bien que beaucoup se sont brûlé les ailes à la recherche de Dieu par l'intelligence et n'ont abouti, pour des raisons parfois divergentes, certains par orgueil, certains par méprise, à ne plus corres­pondre à ce que l'Église demande au niveau de l'an­nonce de la foi, qu'ils falsifient ou traitent la foi avec mépris ou que par orgueil ils mettent l'intelligence avant la foi.

Le visage même de saint Albert le Grand nous permet de saisir que pouvoir contempler le Seigneur à travers la recherche spirituelle est un bien et que cela doit nous mener à témoigner de ce qui est contemplé et que ce qui est dit du mystère de Dieu, ce qui est annoncé ne soit pas ou simplement évident, style foi du charbonnier, ou au contraire inaccessible parce qu'on noierait le commun des mortels dans des discours. Il faut que l'intelligence travaille en bonne foi avec la foi. Et ce que l'on entend dire à l'heure actuelle sur des livres comme "La vie de Jésus" de Jacques Duquesne, ce que disent d'autres qui ont mis la psychologie avant la foi, pour passer la foi au crible de la psychologie, il faut bien se rendre compte que cela fait partie de quelque chose de très courant dans la recherche de la foi. Il ne faut pas être bouleversé parce que des gens racontent n'importe quoi. Il reste toujours pour les chrétiens ce qu'on appelle le "sensus fidei", ce sens de la foi, car le premier à être déposi­taire et à comprendre le mystère même de la vérité, c'est le corps du Christ, c'est son Église. C'est elle qui est héritière du don de Dieu et qui le transmet.

Certes la porte ne doit pas être fermée à toute recherche, quelle qu'elle soit et dans tout domaine. On ne doit jamais interdire à un homme de travailler ou de rechercher. Encore faut-il que le travail et la re­cherche soient sérieuses. On ne se contente pas de "picorer" de-ci de-là, mais qu'il y ait quelque chose d'approfondi et un travail régulier sur des questions de fond. Donc on ne doit jamais barrer, fermer la recher­che. saint Albert le Grand lui-même avait maille à partir avec quelques traditionalistes de son temps qui pensaient que sa manière d'envisager la foi, en se ser­vant d'Aristote, donc en prenant de l'ancien pour faire du neuf, était absolument abominable. Et pourtant, par sa capacité à saisir ce qu'il y avait de meilleur dans telle ou telle manière d'envisager la foi sous le regard de l'intelligence, il a apporté une compréhension plus facile et plus grande du mystère même de la vie, de cette vie de Dieu présente au cœur du monde. Donc on ne peut pas interdire à un théologien ou à un cher­cheur d'écrire ou de parler, mais il faut toujours, et là notre attitude est importante, saisir ce qui est derrière ce qui est dit ou écrit. S'agit-il simplement de se montrer ? de dire à la face du monde qu'on a enfin trouvé la vérité ? La vérité, seul l'Esprit Saint peut la donner. Seul l'Esprit Saint peut libérer de toute en­trave. S'agit-il simplement de montrer un savoir ? Ou bien tient-on tellement à ses idées que l'orgueil pré­domine ? Mais dans ces cas-là, la recherche de la vé­rité est faite pour une vie de recherche de sainteté et non pas pour une autosatisfaction.

Il faut donc, pour celui qui a la charge d'en­seigner, pour celui qui a la charge de comprendre et d'essayer de comprendre ce mystère de Dieu et de le transmettre, il faut que ce ne soit pas son intelligence qui domine la foi mais que son intelligence soit au service de la foi "pour qu'aucun des petits ne soit scandalisé", pour que la vérité se fasse vraiment jour. C'est ce que Jésus Lui-même a enseigné, surtout parce qu'Il l'a vécu. Lui la vérité, Lui le Fils de Dieu a rendu grâces de ce que le mystère de Dieu avait parfois "été caché aux sages et aux savants et révélé aux plus petits", c'est-à-dire que tous nous sommes capables de recevoir en plénitude la vérité qui est le Christ. Saint Albert le Grand a très bien compris cela puisque, par son intelligence, on a pu l'appeler le Grand, mais son intelligence a été son chemin de sainteté. Il est passé par l'humilité des moyens qui lui étaient donnés, mais il a utilisé aussi tous les dons qui lui étaient donnés pour servir la foi, pour servir la vérité et en cela sa sainteté est devenue grande.

De cet équilibre merveilleux où le Seigneur, nous faisant utiliser ce que nous avons de meilleur, nous fait surtout comprendre que l'homme est fait pour la vision béatifique, pour la contemplation, et que toute recherche intellectuelle ne peut être que le chemin de cette vision de béatitude et que les sacre­ments sont le signe même et la voie royale de cette communion de tout notre être à la vie de Dieu.

 

 

AMEN