TÉMOIN PASSIONNÉ DE L'AMOUR DE DIEU

Ap 6, 1-8; Lc 21, 5-19
St Albert le Grand - (15 novembre 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

S

aint Albert était "la coqueluche" de l'Université de son époque. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que l'université est une invention fondamenta­lement cléricale, est un corps constitué de clercs dans lequel les théologiens ont exercé, je ne dirais pas leur pouvoir mais leur autoritarisme presque absolu, pen­dant des siècles. Saint Albert était donc un universi­taire "à succès". Où qu'il aille, il réunissait toujours un très nombreux auditoire, que ce soit dans les nouvel­les universités d'Allemagne, que ce soit dans la pres­tigieuse université de Paris. D'ailleurs il avait telle­ment pris goût au métier, qu'ayant été nommé évêque de Ratisbonne, il n'y resta que deux ans parce qu'il se trouvait mieux au milieu de ses manuscrits, de ses grimoires et de ses parchemins. Et il y avait tellement de dossiers à traiter pour régler les problèmes de l'Église de Ratisbonne qu'il se sentait totalement dé­muni et incapable de faire face, au point qu'il aban­donna sa charge épiscopale pour retourner à ses "chè­res études".

Pourquoi saint Albert a-t-il été canonisé, avec beaucoup de retard d'ailleurs ? Parce qu'il a quelque chose de très moderne. Dans cet apogée du treizième siècle, le monde découvre son autonomie. Dans leur organisation politique ou économique, les cités re­trouvent un goût à la vie qu'elles avaient un petit peu perdu. C'est une énorme renaissance, peut-être plus importante que celle du seizième siècle. C'est une renaissance dans laquelle la société retrouve son fonctionnement après avoir vécu des siècles sans grande vitalité. Les échanges économiques s'intensi­fient, les cités se reconstruisent ou s'embellissent. C'est le début du grand urbanisme avec, au centre des villes, la cathédrale, le palais épiscopal, ainsi que les différentes maisons ou architectures qui représentent les diverses instances politiques : le beffroi, la mairie. Dans tout cela c'est l'essor d'une société et la redécou­verte de la science des anciens. On découvre que l'in­telligence a son chemin propre de découverte de la réalité. C'est le grand enthousiasme pour les écrits d'Aristote parce qu'il décrit la nature, les animaux, le fonctionnement du ciel, des planètes et des astres. L'université représente précisément ce "bouillon" dans lequel l'intelligence humaine se déploie avec une sorte de joie et de bonheur, même si, à certains mo­ments, cela égratigne quelques vérités de la foi.

Or le travail de saint Albert, comme celui de saint Thomas d'Aquin, c'est précisément de montrer que ce développement, cette découverte, cet émer­veillement à la fois du savoir et de la conduite hu­maine dans son autonomie n'est pas un refus de Dieu, mais que, au contraire plus on découvre la grandeur de l'homme, mieux on découvre aussi la grandeur de l'amour créateur de Dieu. Je crois que c'est pour cela que saint Albert a été un grand saint. C'était un intel­lectuel passionné, presqu'un peu loufoque. Si on relit un certain nombre de ses traités aujourd'hui, on se rend compte qu'il a peut-être beaucoup plus de curio­sité que de génie. En tout cas il n'a pas le génie de son disciple saint Thomas d'Aquin. Mais ce qui est grand et ce qui fait sa sainteté, c'est qu'il a compris que plus on découvrait la beauté de l'homme à travers la science, à travers tout ce qu'il pouvait construire ou faire, cela ne dressait pas l'homme contre Dieu mais ne faisait que magnifier davantage le projet de grâce et le dessein bienveillant de Dieu sur l'humanité.

C'est quelque chose de très proche de ce que nous vivons aujourd'hui, comme chrétiens dans notre monde, dans notre siècle. Le treizième siècle et notre vingtième siècle finissant se ressemblent énormément sur cet aspect-là : une sorte de bouffée d'autonomie, de progrès dans les sciences, de découverte de l'homme par lui-même. Mais il ne faudrait pas avoir cette attitude de vieux combattant qui mesure pied à pied le recul de sa retraite. Il faudrait, au contraire, que nous puissions témoigner de ce que plus on ad­mire la grandeur de l'homme et le pouvoir qu'a l'homme, par sa liberté, de conduire sa vie, plus nous devons être ramenés à la source c'est-à-dire à l'initia­tive gratuite de l'amour de Dieu pour nous faire vivre participants de sa vie divine.

Demandons à saint Albert de faire de nous des chrétiens, témoins de l'amour de Dieu, qui vivent cette aventure de notre monde actuel sans peur, avec beaucoup de sagesse et de prudence certes, mais sans peur, sans crainte, sans anxiété, sans inquiétude. Et qu'à travers tout cela, découvrant, sous de nouveaux aspects, cette grandeur de l'homme, nous en rendions grâce au créateur. C'est cela même que veut dire eu­charistie.

 

AMEN