CONTEMPLATIF ET ENSEIGNANT
Ap 6, 1-8; Lc 21, 1-4
St Albert le Grand - (15 novembre 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Maximin : Maître Albert
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n peut dire que saint Albert, pour ce qui est de sa canonisation, a eu beaucoup de chance. En effet, il ne semble qu'il ait marqué ses contemporains de façon aussi forte qu'on ait pensé immédiatement à le canoniser dans les décennies qui ont suivi sa mort. C'est, semble-t-il, au début de notre siècle que devant la montée de l'esprit scientifique, du développement des sciences de la nature qui impressionnait beaucoup l'Église, il a fallu trouver un saint patron pour essayer de couvrir, de bénir tout cet élan scientifique qui, à certains moments, se voulait contre l'Église. Il fallait faire un contre-feu en proposant un esprit scientifique qui, à travers sa connaissance de l'univers, à travers la fréquentation permanente des sciences, aurait manifesté un esprit éveillé, un esprit ouvert au mystère, à la présence et à l'ordre que Dieu a donné à toute sa création. Et l'on ne s'est pas tellement précipité sur les jésuites astronomes du dix-septième ou du dix-huitième siècle. Finalement on a trouvé ce brave saint Albert. Comme saint Thomas était déjà réservé pour les philosophes et les théologiens, on s'est un peu rabattu sur lui.
En réalité, saint Albert le Grand est une figure un peu cocasse. C'est un dominicain de la première génération, un peu bouillonnant. Je crois qu'à l'époque on aurait pu le comparer à Teilhard de Chardin. Il n'est pas d'une rigueur extrême dans sa doctrine et il représente ce côté un peu bouillant et brouillon du début de l'arrivée de l'aristotélisme en Occident. Saint Albert avait la côte lorsqu'il donnait ses cours à l'Université de Paris. Tout le monde allait le suivre parce qu'il était pratiquement l'un des premiers à lire et à expliquer Aristote. Ce n'était pas encore permis en Sorbonne, par contre, les Dominicains, tradition oblige, même si cette tradition était neuve, faisaient déjà ce qui n'était pas permis, et ça leur faisait bien plaisir.
Dans tout cela, à travers ce commentaire d'Aristote, je ne crois pas que saint Albert ait été particulièrement génial, en tout cas il a beaucoup marqué l'époque, et surtout il a eu cet avantage incomparable d'éveiller et de former, là pour le coup un authentique génie qui est effectivement saint Thomas d'Aquin. Même si ce pauvre saint Thomas a vécu beaucoup moins longtemps que son maître Albert, puisqu'il était de la génération suivante et qu'Albert est mort cinq ou six ans après saint Thomas, il est certain que c'est par Albert le Grand, à cause de la générosité de son enseignement, que nous avons pu ensuite bénéficier de saint Thomas d'Aquin.
En réalité les connaissances de Maître Albert étaient surtout frappantes au Moyen Age parce qu'il avait touché à tout. C'était une sorte d'esprit encyclopédique qui savait tout sur tout. Cela peut être très sympathique, cela peut-être parfois très agaçant. C'est comme cela que, de temps en temps, cela devient même un peu folklorique. Quand il disserte sur l'eucharistie, saint Albert comme tous les grands médiévaux essaie de justifier pourquoi le Seigneur a pris du vin. C'est un bon bavarois, il prend la liste de toutes les boissons qui sont en usage et notamment la bière qu'il écarte, dit-il, parce que ça gonfle l'estomac et le ventre et que par conséquent ce n'est pas opportun pour célébrer l'eucharistie. A force d'éliminations successives, il en arrive à dire que le Seigneur n'avait plus que le choix entre le vin et, tenez-vous bien, la tisane. Et il loue le Seigneur d'avoir ainsi, avec beaucoup de bon sens et d'esprit judicieux, préféré le vin à la tisane.
Cela nous fait sourire, mais cela montre cette espèce de naïveté foncière et d'émerveillement profond devant un Occident médiéval qui redécouvre la science, qui raisonne à perte de vue, avec un esprit scientifique qui est ce qu'il est, vous voyez les exemples, mais qui en réalité manifeste cette espèce de grande curiosité, de grand éveil de l'intelligence au désir de comprendre. Et ceci est très important car je crois que l'Église a eu raison de nous le proposer comme saint patron des savants et des chercheurs parce que cela montre au fond que l'esprit scientifique c'est d'abord un esprit de désir et de curiosité au bon sens du terme. Au fond, un vrai savant c'est toujours un homme qui porte en lui-même une sorte de naïveté qui se traduit par sa capacité d'émerveillement et cette capacité d'émerveillement n'est pas étrangère au sens du mystère de la présence de Dieu.
Ce qui caractérise la science médiévale par rapport à notre science moderne et ce dont notre science moderne manque terriblement, c'est que précisément la science médiévale veut chercher Dieu partout et qui, par conséquent, devant n'importe quelle réalité du monde, est toujours, immédiatement, en arrêt, en contemplation et en émerveillement. La science médiévale est une première école de la contemplation. C'est pour cela que les médiévaux ne voyaient pas du tout de coupure, de rupture entre les premiers "b a ba" de la science sur le monde et le fait de s'élever de degré en degré jusqu'à la science qui contemple Dieu.
Pour eux c'était tout un, c'était la même attitude d'émerveillement de l'homme devant le mystère de l'être, devant le mystère de la nature, devant la réalité même de l'homme et finalement devant la réalité du mystère de Dieu.
C'est peut-être cela dont nous avons tellement besoin aujourd'hui. Non pas de prendre des attitudes apologétiques ou polémiques vis-à-vis de la science, essayer de démontrer que la science ne sait pas ceci, ne sait pas cela. Cela n'est pas la bonne manière de reprendre les choses. Je crois que la bonne manière c'est de retrouver cette véritable attitude scientifique qui commence d'abord par l'émerveillement. Je crois qu'aujourd'hui ce mode de pensée, cette attitude profonde des savants commence à renaître. Nous n'avons plus ces savants agressifs qui passent leur temps dans leur laboratoire à démontrer que la Genèse s'est trompée, heureusement ! Mais parce que le mode de pensée scientifique s'est complètement adapté, est devenu partie intégrante de notre comportement, c'est devenu chez nous comme une seconde nature. Mais il faut que cette seconde nature reste, dans son attitude profonde de découverte de ce qui est beau, de ce qui est grand et que ce soit finalement une sorte de propédeutique à la découverte du mystère de Dieu par la présence des merveilles qu'Il a opérées dans sa création.
Au cours de cette eucharistie, demandons par l'intercession de saint Albert, de renouveler notre regard sur le monde, non pas pour que ce soit un regard défensif ou un regard sans cesse critique ou un regard par lequel nous voudrions posséder totalement la science du monde, mais au contraire que le fait même de nous émerveiller devant le monde devant la création de Dieu, nous apprenne à nous émerveiller davantage encore devant Celui qui l'habite, le Seigneur de l'univers.
AMEN