LA LUMIÈRE CACHÉE DES SAINTS

2 Co 4, 6-14 ; Mt 10, 24-33
St Mitre - (13 novembre 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

e fait que les villes, les bourgs, les villages, les provinces de France aient senti le besoin de se mettre sous la protection d'un saint, d'un patron, ce n'est pas simplement une affaire de mode. Remarquez qu'en Provence on a été carrément cher­cher le haut du panier en demandant aux Saintes Ma­ries, à Lazare, ou à Marie-Madeleine eux-mêmes, d'être les piliers de la fois dont nous vivons, peut-être qu'en allant si haut, craignait-on que l'on n'ait pas bien reçu l'évangile et qu'il fallait ainsi qu'on le refonde …

Au fond, circule dans la vie des cités, dans leur histoire, des événements dont nous avons de la peine à dégager la légende, peu importe, qui signifient que la cité n'est pas fermée sur elle-même, que la vie des hommes n'est pas uniquement celle que nous avons. L'idée, c'est qu'il y a comme un élément sub­versif qui nous empêche de penser que notre histoire est uniquement celle que nous vivons jour après jour. Mais il y a autre chose, il a quelqu'un d'autre. Il se passe quelque chose que nous ne voyons pas. La vie des saints, c'est l'indice visible que les choses ne sont pas comme elles nous apparaissent, que les apparen­ces sont trompeuses, que l'esclave peut devenir le premier, que le plus petit est appelé à rentrer avant nous dans le Royaume.

Il y a une sorte de renversement à l'intérieur des choses et de la normalité dont nous avons sans arrêt besoin de nous redire, d'autant plus que nous sommes tous sans arrêt au courant de la vie des uns des autres, et que notre écran intérieur est saturé d'in­firmations en général négatives d'ailleurs, sur la vie du monde, la vie de la cité, de toutes les cités. Nous avons besoin d'entendre qu'il y a un autre champ, un autre domaine et que les églises et ceux qui y célè­brent, en sont les témoins, tout cela témoigne de l'au­tre royaume, qui timidement montre son nez à travers des indices comme la vie des saints, comme la vie de prière, comme l'âme de chacun de nous. Nous ne sommes pas confondus avec la vie que nous menons. Il y a une autre dimension, et c'est pourquoi l'Église vénère autant ses saints qu'elle répartit un peu comme si on avait jeté les grains, et je pense souvent à l'image du semeur qui envoie avec confiance toutes les graines vers les sillons su champ qu'il a labouré pour le préparer. L'Église a semé les saints à travers le calendrier, à travers les jours, pour que les jours ne soient pas simplement une succession de temps, mais qu'on entende émerger progressivement le chant du Royaume de Dieu. Ce chant viendra un jour renver­ser, nous donner la vérité qui était cachée derrière, que le bruit et le fatras du monde avaient empêché d'entendre et que le véritable chant de Dieu s'insinue, s'inscrit, de fait entendre dans chacune de nos âmes.

Nous le savons d'autant plus quand nous sommes touchés par un deuil, et que ce deuil à la fois nous a déchiré, et en même temps nous a fait entendre que quelqu'un maintenant, vivait une autre vie. Nous avons besoin d'asseoir notre confiance, comme dans une sorte de certitude que nous avons un temps à par­courir, qui n'est pas à mépriser, ce n'est pas parce que nous sommes là que nous avons à mépriser la vie que nous avons à mener, mais elle rassemble parfois de façon très aléatoire tous les éléments qui feront qu'un jour, nous rentrerons tous les uns les autres, dans une vie plus profonde, plus solide, plus lumineuse, plus grande, et pas simplement plus, plus, plus, mais une autre vie, la vraie vie. Nous sommes comme dans un vestibule d'attente où nous apprenons les uns les au­tres, avec la grâce de Dieu, à déployer ce qu'il y a de meilleur en nous, pour que ce meilleur s'offre comme un labour à la graine de la présence de Dieu. C'est ce que nous venons guetter ici, cueillir, un peu de pré­sence. Parfois cette présence est douceur, parfois cette présence est consolation, mais elle est surtout une forme de distance, car Dieu nous apprend à ne pas nous immerger dans les choses du monde, d'y être actifs, mais non confondus. Cette distance qui devait illuminer le visage des saints, qui les rendaient tout à la fois, très actifs dans le monde où ils ont vécu, suffi­samment pour qu'on les ait remarqués, et en même temps, très libres, très déliés. Ce n'est pas une forme d'héroïsme, comme si par leurs propres forces ils do­minaient, mais une vie intérieure, riche, non pas qu'ils relativisaient tout, mais qu'ils voyaient déjà du ciel, ces choses qui nous occupent tellement et qui souvent deviennent nos maîtres, nos soucis.

Qu'à travers la vie des saints, le goût de Dieu, du Royaume nous délie des choses qui nous attachent trop à cette terre et nous rende libres comme des hommes et des fils de Dieu, que Dieu s'est choisi à la suite de ceux qui déjà brillent de la splendeur même du Père.

 

 

AMEN