SAINT MITRE ET CÉZANNE
2 Co 4, 6-14 ; Mt 10, 24-33
St Mitre - (13 novembre 2002)
Homélie du Frère Yves HABERT
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ujourd'hui, nous fêtons donc saint Mitre, un grec qui est arrivé à Aix sans doute esclave, qui n'est pas mort martyr comme on le représente sur le tableau de la cathédrale, portant sa tête. On ne sait pas grand-chose de lui, donc je ne vais pas broder et inventant une vie qui n'aurait pas été la sienne.
Je lisais récemment un petit livre d'Emile Bernard, le peintre, et sa rencontre avec Paul Cézanne. Nous sommes en février 1904. Emile Bernard est à Marseille, il a déjà écrit, il y a longtemps une notice sur Paul Cézanne, qui mourra en 1906. On dit à Emile Bernard qu'il y a un tramway électrique qui permet de relier Aix à Marseille en deux heures. Aujourd'hui, quand il y a des embouteillages, on met bien deux heures aussi pour aller à Marseille, cela n'a guère changé de ce côté-là ! Emile Bernard ne connaît pas l'adresse de Paul Cézanne, mais il se dit que comme tout le monde le connaît, il n'y a qu'à monter dans le tramway, et qu'il finira bien par le trouver. Il a son livre qu'il avait publié chez Vanier, avec une petite reproduction de Pissaro représentant Paul Cézanne en paysan avec son chevalet et son grand chapeau. Il fait sa petite enquête. "Il n'y eût pas dans le tramway de Marseille à Aix, une personne que je ne passai pas au crible de mes questions. Elles étaient invariables. Vous habitez Aix depuis longtemps ? Puis, rassemblant tout mon courage : y connaissez-vous un grand peintre, connu à Paris, l'honneur de sa ville, Paul Cézanne ? Mais la réponse restait négative. Après une révision du plafond de la voiture par les yeux du questionné, le conducteur lui-même ignorait absolument le nom de Paul Cézanne et fut incapable de me donner aucune indication. Ce qui fait qu'étant arrivé au lieu de destination, je me résolus à demander simplement la route de la cathédrale.". Il monte à la cathédrale pour avoir des renseignements sur Cézanne. Suit alors une très belle description d'Aix : "La petite ville d'Aix, avec son cours spacieux planté de beaux arbres, ses fontaines d'eau chaude s'épanchant dans des vasques moussues, ses hôtels aux cariatides classiques, ses façades silencieuses et patriciennes, me fit une excellent impression. Il me semblait que l'âme de mon vieux maître y répandait une atmosphère de sympathique intimité. Après les ruelles tortueuses, une station devant l'hôtel de ville et son beffroi, j'arrivai à la cathédrale. Là, des saints d'une naïveté grossière sous laquelle se cachait presque un aveu de foi, me fit encore penser à Cézanne. Ils étaient comme un reflet de cette bonhomie qu'il a souvent dans ses portraits d'homme du peuple. Les réponses continuèrent à être négatives. Personne à Aix ne connaissait ou ne semblait connaître Cézanne. Je me désespérais déjà lorsqu'un ouvrier vient stationner sous le porche que je regardais, et il se mit à suivre mon exemple, c'est-à-dire à consulter comme moi les vieux saints naïvement grotesques du seuil. Je le questionnai, mais il ne put me répondre plus que les autres, puis se ravisant, il me dit : en dernier recours, vous pouvez aller à la Mairie, si ce monsieur est sur la liste des électeurs, on vous donnera son adresse. Ignorant de toute formule administrative, je n'avais pas songé à cet expédient si simple. Je remerciai cet intelligent passant, et je me rendis à la Mairie d'Aix. Elle était à deux pas et j'étais passé devant en montant à la cathédrale. Là, immédiatement, je sus que monsieur Cézanne Paul était né à Aix, en Provence, le 19 janvier 1839, et qu'il habitait, rue Boulégon, 25."
Cette petite histoire m'a beaucoup parlé, et c'est cela le drame des saints, c'est qu'il n'y a pas de registre des électeurs, il n'y a pas un registre à la Mairie, où l'on pourrait facilement consulter les saints actuels de la ville d'Aix. Ces saints sont cachés, anonymes, et plus fort encore, je crois qu'ils sont cachés à eux-mêmes. Rien n'est plus désespérant et triste que ces personnes qui se prennent pour des saints, c'est un manque évident de sainteté. Je crois que nous tous, nous sommes en quelque sorte, ces saints en devenir, par le baptême que nous avons reçu, nous avons reçu ces couleurs qui prennent les tons de toute notre vie, de tous ces talents que Dieu a mis dans notre cœur par le baptême, tous ces dons du Saint Esprit qui sont autant de couleurs dans notre vie. La palette c'est l'Église à laquelle nous allons pouvoir mêler ces couleurs avec celles des autres aussi. Sans doute sommes-nous comme ces peintres qui devons comme eux, travailler à donner de belles couleurs à toute cette nature qui nous entoure, et pourquoi pas devenir de véritables Paul Cézanne.
Il y aurait peut-être de ceux qui nous entourent, même si on a exposé partout, mais profondément investis de cette sainteté que Dieu a déposé en notre cœur. Demandons à saint Mitre que le plus souvent ignorés de tous les autres, ces saints qui ignorent eux-mêmes qu'ils sont saints, ne cessent aussi de traduire la sainteté de Dieu dans leur vie.
AMEN