L'INNOCENT ET LES INNOCENTÉS
2 Co 4, 6-14 ; Mt 10, 24-33
St Mitre - (13 novembre 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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'évangile, et nous le pensons à juste titre, renverse les valeurs habituelles des hommes, les petits deviennent les plus grands, et les derniers deviennent les premiers, c'est du moins ce que l'évangile affirme. Les pensées uniquement sur cette sorte de renversement de valeurs resteraient infidèles par rapport à ce qu'est l'essence de l'évangile. Au fond, si les victimes et les serviteurs deviennent demain les puissants, on n'a fait que renverser les rôles. Les puissants de ce jour seront à leur tour renversés par les plus petits et c'est une sorte de schéma qui n'aboutit pas.
Donc, il n'y a pas simplement victoire des humbles et renversement des puissants, il y a une révolution complète, un changement de registre. Pour nous, intuitivement, la hiérarchie se fait suivant un certain nombre de devoirs, et de pouvoirs. Quand nous servons tel maître, nous lui devons un certain nombre de choses, qui sont nos devoirs d'état. Et en échange, car il y a une sorte de commerce, d'échange qui s'établit entre ceux que nous servons, et en échange, nous demandons de servir, et ainsi de suite. Les rapports humains sont régis et réglés par un certain nombre d'obligations communes, c'est ce qui fait d'ailleurs la raison même des lois qui régissent notre vie en société.
L'évangile en quelque sorte renverse, transforme cette hiérarchie. Au centre, ce n'est plus le puissant ni le nouveau, l'humble devenu puissant, au centre, il y a l'Innocent. C'est la figure centrale de l'évangile, et tout l'évangile va être centré sur ce Christ qui porte le mal et qui reste innocent. Il assume le mal, mais Il n'est jamais touché, taché par lui. Au fond, au sommet, s'il y avait une hiérarchie à établir, comme les pierres d'angle de l'Église, ce n'est pas simplement celui qui a un pouvoir, mais c'est celui qui est le plus intact, le plus innocent. C'est celui qui, en traversant le pire, reste innocent, reste le plus grand, le plus haut, le plus pur.
Les saints, et c'est pourquoi dans le martyrologe nous fêtons des martyrs, nous fêtons des esclaves, parce que nous fêtons ceux qui s'approchent de plus près de la figure de l'innocence qui est le Christ. Et d'ailleurs ils ne s'approchent pas de l'Innocent parce qu'eux-mêmes sont innocents, mais ils s'en approchent parce qu'ils sont pardonnés. Ce n'est pas, parce qu'il y a tout blanc et tout noir, il y a l'Innocent tout blanc, et puis il y a les innocentés qui sont les pardonnés, ceux qui font l'expérience du pardon. Si on avait dessiné l'Église, le Royaume de Dieu, sur cette terre, on mettrait au centre cette lumière fulgurante qu'est l'Innocent, figure très paradoxale puisqu'elle touche le fond des abîmes, elle remue ce qui est le plus horrible dans l'humanité, elle le transforme, elle le blanchit, et autour, comme une couronne, c'est un peu ce que l'Apocalypse va dessiner, il y aura les innocentés, les pardonnés, ceux qui se trouvent blanchis et atteints par l'innocence du Christ Lui-même, l'innocence de l'Agneau.
C'est cela la nouvelle hiérarchie imposée par l'évangile : ni puissants, ni grands ni petits, mais l'Innocent et les innocentés, l'Innocent et les pardonnés. Et c'est cela le nouveau registre, le nouveau vocabulaire. Ce à quoi nous sommes invités, c'est à nous approcher sans arrêt de Celui qui va continuer son travail d'innocenter le monde, de le sortir de la culpabilité et de la faute dans lequel il s'était enfermé. Dans la faute, il y a une porte, et c'est le Christ qui est cette porte.
Frères et sœurs, l'évangile n'est pas simplement une sorte de retournement des valeurs que nous aurions l'habitude de vivre, en demandant simplement aux uns de devenir grands à la place des autres grands, c'est une autre vision qui nous est proposée, la vision de ceux qui prennent le risque de s'approcher du feu brûlant, définitif de l'Innocence du Christ.
Saint Mitre, comme beaucoup de saints que nous fêtons, témoignait et manifestait au cœur de sa vie, de cette innocence. Il en témoignait non pas en vertu de ses propres mérites et de ses propres forces, mais il en témoignait en vertu de Celui qui l'habitait et qui lui permettait de tenir la tête haute, malgré les fautes qu'on lui reprochait, malgré la foi dont on lui disait qu'elle était une erreur, et qui donc pour cette raison est devenu saint, innocenté et témoin du Christ.
AMEN