UN HOMME SANS HISTOIRE
2 Co 4, 6-14 ; Mt 10, 24-33
St Mitre - (13 novembre 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN
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ous célébrons aujourd'hui le patron de notre ville, saint Mitre, dont nous ne savons quasiment rien si ce n'est qu'il a été enterré et que son tombeau se trouve actuelle ment dans la cathédrale saint Sauveur d'Aix au-delà de l'autel majeur. Un autre témoignage dans la ville, c'est la chapelle de saint Mitre des Champs sur la route d'Eguilles qui est le lieu présumé de sa vie d'esclave à une époque non déterminée, probablement vers le quatrième ou cinquième siècle. Le seul témoignage de son existence et de sa sainteté nous est transmis par un écrit de saint Grégoire de Tours, évêque du sixième siècle.
Il est paradoxal que la ville d'Aix-en-Provence ait un tel patron. Aix est une ville historique, son saint patron n'a pas d'histoire. Aix en Provence est une ville qui fut culturelle, son saint patron était un ignorant. Aix-en-Provence est une ville qui se dit intellectuelle, il y a la magistrature, les universités, peut-être aussi l'archevêché, or saint Mitre ne savait ni lire ni écrire. Ainsi c'est paradoxal, mais ce paradoxe peut peut-être nous aider à demander tout simplement à saint Mitre d'être comme lui car cela est possible. Nous ne sommes certainement pas appelés à imiter saint Grégoire de Tours ou Thérèse d'Avila, saint Ignace d'Antioche ou d'autres très grands saints de l'Église, mais les saints humbles dont nous ne savons rien sont peut-être plus imitables car au fond ils nous renvoient tout simplement à nous-mêmes.
Pour méditer sur cela, je vais prendre et commenter assez librement un sermon de saint Jean Chrysostome sur les saints. Il commence par cette phrase : "Rien n'est plus froid qu'un chrétien indifférent au salut des autres." J'allais dire : Prenez votre température. saint Mitre était un pauvre. Saint Jean Chrysostome écrit : "Tu ne peux pas alléguer ta pauvreté pour ne pas te soucier des autres car la veuve qui a donné deux piécettes viendra t'accuser. Pierre et Jean disaient : "Je n'ai ni or ni argent, ce que j'ai, je te le donne !" Paul de même était si pauvre qu'il a souvent souffert de la faim car il manquait de la nourriture indispensable. saint Mitre était d'une classe sociale très basse puisqu'il était esclave. saint Jean Chrysostome continue : "Tu ne peux pas alléguer ta naissance roturière pour ne pas te soucier des autres car les apôtres étaient des gens obscurs, d'origine obscure." saint Mitre ne savait rien de la culture ou de la connaissance, en tout cas de ce que nous appelons, nous, la connaissance. saint Jean Chrysostome ajoute : "Tu ne peux pas mettre en avant ton ignorance pour ne pas te soucier des autres, car les apôtres aussi étaient des gens sans culture." Je ne sais pas si saint Mitre était malade, probablement qu'il le fut comme tout un chacun. Saint Jean Chrysostome écrit : "Tu ne peux pas alléguer que tu es mal portant, car Timothée était dans le même cas et il avait de fréquents malaises, nous dit l'apôtre. Chacun doit donc aider son prochain, chacun doit accomplir ce qui est à sa portée."
Il nous arrive souvent, à chacun d'entre nous, de trouver des motifs, vrais d'ailleurs, pour ne pas vivre notre foi chrétienne dans cette dimension de don aux autres, de souci des autres, d'ouverture aux autres. Il nous arrive aussi souvent si ce n'est plus de nous inventer des alibis pour ne pas le faire. Et pourtant c'est cette leçon que nous laisse peut-être à la fois saint Mitre dans le silence très simple de sa vie chrétienne et en même temps saint Jean Chrysostome dans cette réflexion sur la vie des saints. Il ajoutait encore : "Parmi ceux qui ne nourrissent pas le Christ, aucun n'est accusé pour des péchés qu'il aurait commis, ni débauche, ni parjure, ni crime, ni rien de pareil. Mais ils sont accusés de n'avoir aucunement aidé leur prochain. C'est le cas de celui qui avait enfoui son talent : il peut présenter une vie absolument sans aucun désordre, mais c'est une vie complètement inutile au prochain. Comment un tel homme peut-il être chrétien ? Réponds-moi ! Si le levain mêlé à la farine ne la transforme pas tout entière en lui communiquant son action, est-ce vraiment du levain ? Ou encore si un parfum ne répand pas sa bonne odeur sur eaux qui approchent, est-ce que nous parlerons d'un parfum ? Ne dites pas : "il m'est impossible de faire quelque chose pour les autres", car si tu es chrétien, il est impossible que cela ne se produise pas. Ne dis donc pas : "C'est impossible ". C'est le contraire qui est impossible, alors n'insulte pas Dieu."
Nous pourrions retenir ces quelques mots pour célébrer saint Mitre, cet homme inconnu du monde, humble en son temps, qui n'a rien fait d'autre que d'être esclave, et il l'a été parfaitement au sens spirituel et évangélique du terme. Par son intercession demandons qu'ici dans cette paroisse, dans cette ville, les chrétiens soient à son image et que nous ne cherchions pas d'abord le prestige, la gloire, le fait d'être connu, le fait d'être reconnu, c'est peut-être propre à une certaine image de notre ville, mais que nous soyons comme saint Mitre un parfum qui se répand, un le vain qui fait monter la pâte, en étant simplement ce que nous devons être, des chrétiens utiles c'est-à-dire ouverts aux autres, donnés aux autres.
C'est aussi le sens de notre prière d'aujourd'hui pour ceux qui sont dans le malheur, pour ceux qui connaissent la guerre. C'est d'abord les reconnaître, c'est d'abord les estimer, c'est d'abord leur donner une place dans notre cœur, devant Dieu et au cœur même de cette église. Que saint Mitre nous aide à devenir ces chrétiens simples, profonds, ouverts aux autres, pour que la lumière de Dieu illumine les cœurs et que sa paix tisse toutes nos relations.
AMEN