SAINTETÉ ET TRAVAIL AGRICOLE

2 Co 4, 6-14 ; Mt 10, 24-33
St Mitre - (13 novembre 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette page d'évangile nous invite, comme saint Mitre, "à nous déclarer ouvertement devant les hommes pour Dieu, afin que le Christ puisse se déclarer pour nous devant son Père." Et la raison de cette attitude, la cause pour laquelle nous devons nous déclarer pour Dieu devant les hommes, c'est que le serviteur doit ressembler à son maître, le disciple doit imiter celui qui l'enseigne. Le Christ est notre maître, le Christ nous a apporté la bonne nou­velle de l'évangile, nous devons lui ressembler. Non pas d'une imitation plus ou moins servile, mais lui ressembler en le laissant prendre en nous toute la place. Tout le thème de l'imitation du Christ par le chrétien, thème qui traverse toute l'histoire de la mo­rale chrétienne, tout ce thème doit être prolongé jus­qu'à sa vraie profondeur.

Imiter le Christ ce n'est pas simplement pren­dre un modèle que l'on essaiera de copier, imiter le Christ c'est laisser l'Esprit du Christ agir en nous, pour que l'Esprit saint qui est l'Esprit du Christ façonne notre être et notre manière d'être, nos actions comme nos pensées, à la manière de l'action et de la pensée du Christ. Par le baptême, nous avons reçu l'Esprit du Christ et l'Esprit du Christ demeure en nous, habite en nous. Il est présent en nous. Et le rôle de l'Esprit c'est précisément de se mêler à notre être et à notre vie de façon quasiment indiscernable pour que, peu à peu, notre vie et plus profondément notre substance même se trouve transfigurée, transformée peu à peu à l'image de Jésus. Il faut que l'Esprit, réellement pré­sent en nous, prenne réellement une emprise sur notre être de telle sorte que tout ce que nous sommes, tout ce que nous faisons, tout ce que nous pensons soit l'œuvre de notre liberté et en même temps l'œuvre de l'Esprit Saint. C'est cette synergie, c'est-à-dire cette commune causalité, puisque la même action, la même pensée la même affection doivent, d'un seul mouve­ment, d'un seul élan, jaillir de notre cœur et en même temps de l'Esprit présent dans notre cœur, c'est cette synergie, cette communion profonde de notre volonté avec la volonté de l'Esprit saint présent en nous qui, peu à peu, nous fera enfant de Dieu, semblable au Christ, image du Christ qui est Lui-même l'image du Père, qui nous fera donc chrétien. Car être chrétien c'est être suffisamment semblable au Christ pour qu'on puisse reconnaître le Christ en nous.

C'est dire que les saints, et particulièrement saint Mitre, ne se contentaient pas de dire qu'ils étaient chrétiens. Ce n'était pas simplement une affir­mation verbale. Ils étaient chrétiens en ce sens que la présence du Christ rayonnait dans leurs moindres gestes de chaque jour. Et cela ne demande pas des choses extraordinaires. On ne rapporte rien d'extraor­dinaire sur saint Mitre. On ne dit pas qu'il a fait de grandes déclarations, on ne dit pas qu'il a fait des mi­racles, on ne dit pas qu'il soit mort martyr (bien que certaine légende se soit par la suite greffée sur ce point). saint Mitre simplement, tous les jours, dans son existence très humble d'ouvrier agricole et dont les occupations étaient donc tout à fait banales, mani­festait sans cesse la présence du Christ. Voilà donc un saint imitable, imitable par chacun d'entre nous. Il ne nous est pas demandé des choses extraordinaires, il nous est demandé que, chaque jour, dans notre vie familiale, dans notre vie professionnelle, dans nos relations humaines, celles que nous avons avec nos voisins, nos amis, avec les commerçants chez qui nous allons faire les courses, celles que nous avons avec ceux qui sont assis à côté de nous en ce moment, il nous est demandé que nous présentions un visage où l'on puisse reconnaître le visage du Christ. Que nos gestes, notre sourire, notre attention aux autres, les moindres gestes qui manifestent notre fraternité à ceux qui nous entourent puissent permettre de recon­naître la présence du Christ. Que l'on puisse dire : "Il y a quelque chose en celui-là ou en celle-ci qui dé­passe le caractère ou le tempérament qui est le sien ". Que ce ne soit pas simplement les gestes d'agacement ou d'énervement ou d'indifférence, les gestes banals par lesquels on cherche ses aises ou son intérêt pro­pre, mais qu'il y ait toujours un petit surcroît de lu­mière, un léger rayonnement de douceur, d'amitié, de bonté ou d'attention, une délicatesse, une façon d'être proche, une façon de manifester que l'autre est aperçu, est reconnu, est considéré, est aimé. Cela se manifeste par ces imperceptibles signes qui permettront à celui qui nous rencontre de découvrir, à travers nous, la présence d'un autre, toute simple, toute naturelle.

Il s'agit donc à la fois de choses minimes, in­fimes et en même temps permanentes, continuelles. C'est à tous les instants que nous posons ainsi des gestes, des actes qui peuvent engager très profondé­ment la présence du Christ et la manifestation de cette présence. Voilà ce que le Seigneur nous demande, voilà ce que les saints nous enseignent, voilà ce que nous sommes appelés à faire. Et c'est ainsi que se construit le Royaume au cœur de notre existence la plus humble, la plus modeste par l'accumulation de ces petits gestes d'amour qui, un jour, feront éclater au grand jour la présence amoureuse du Seigneur au centre de nos cœurs et au centre de l'univers.

 

AMEN