DE LA LÉGION À L'ÉPISCOPAT

Mi 6, 6-8 ; Mt 25, 31-46
St Martin de Tours - (11 novembre 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Orp-Le-Grand : Bannière de procession

F

rères et sœurs, même si notre mentalité très franco-française a fini par s'attribuer saint Martin comme s'il était un enfant du pays, sans doute parce que sa fête a été de plus en plus associée à des événements d'importance nationale, en réalité saint Martin devrait être le patron de l'Europe.

Il a un parcours qui va de la Hongrie jusqu'à Tours, Ligugé en passant par tous les pays d'Europe et même avec certains détours dans l'Italie du Nord. Saint Martin n'est pas vraiment un saint français car dans l'empire romain, la Gaule n'était qu'une province de cet empire, et lui, était foncièrement romain. Il participait donc de cette vie de l'empire romain et cela lui a permis de se promener dans toutes les zones de l'empire romain de l'époque. C'est une figure très ouverte et plus moderne que jamais.

Une deuxième chose, c'est qu'il était soldat. On pourrait un peu se tromper, car on imagine tout de suite un haut gradé, mais semble-t-il ce n'était pas le cas de Martin. Vous savez comment les romains procédaient quand ils avaient assuré un territoire, ils y mettaient les soldats à la retraite pour cultiver ces territoires. Les parents de Martin étaient des colons en Hongrie, dans la grande plaine du Danube ce qui n'était pas nécessairement une place de tout repos, parce que c'était déjà ce qu'on appelle le "limes", la frontière où les pressions du monde barbare étaient de plus en plus fortes.

Martin est né vers 315 et il a toujours connu une situation précaire et menacée parce que bientôt le limes allait craquer et ce qu'on a appelé les invasions barbares (qui n'étaient d'ailleurs pas si barbares que ça contrairement à ce que la légende dorée nous raconte), ont déferlé. Martin, avec des parents militaires a fait une carrière militaire, ne se posant pas trop de problèmes. Il est enrôlé dans l'armée, et évidemment, il est envoyé aux points chauds, qui à cette époque sont près d'Amiens, où un certain nombre de populations qui veulent trouver leur place au soleil dans l'empire romain, font une pression très forte.

Contrairement à ce qu'on dit, l'épisode du manteau partagé n'est pas la première fois que Martin se pose des questions religieuses. Quand il était en Panonie avec ses parents qui étaient chrétiens, ils ne l'avaient pas fait baptiser. Cela peut nous choquer aujourd'hui, les parents vivant dans la foi, avaient demandé à Martin d'être catéchumène mais cela n'avait pas abouti. Là encore, c'est un saint très moderne, cela ressemble à de très nombreux foyer aujourd'hui qui disent : "Quand il sera plus grand, il choisira". C'est un peu de cette manière qu'il faut imaginer la vie de saint Martin, des parents chrétiens, oui, mais pas assez pour vraiment vouloir faire baptiser leur enfant.

Toujours est-il qu'il lui arrive cette affaire extraordinaire, de partager son manteau. L'équipement du légionnaire appartenait pour moitié à l'armée, et pour moitié personnellement au soldat. Ce qui est très habile de faire que le soldat prenne quand même soin de son équipement. Je crois que dans l'empire romain, on avait le sens que pour que le bien commun soit bien géré, il fallait qu'il soit en partie personnel. On ferait bien d'appliquer cela aujourd'hui, si chacun d'entre nous payait la moitié des panneaux de signalisation par exemple, il y en aurait moins qui seraient saccagés ! Martin a donc séparé le manteau en deux parce qu'il a dit au pauvre : je ne peux te donner que la moitié qui m'appartient, je ne peux pas te faire de la charité sur le dos de l'état romain. C'était uniquement par compassion, peut-être déjà mais pas nécessairement pour une raison chrétienne, parce qu'il a vu de pauvre miséreux à la porte d'Amiens, et il lui a donné de quoi se tenir au chaud.

C'est précisément le songe qui a suivi qui lui a éclairé le sens de son geste. C'est intéressant du point de vue de la démarche de conversion. Il a aimé son frère avant de comprendre pourquoi il l'aimait. C'est l'apparition de Jésus à Martin qui occasionne le texte de la liturgie que nous avons entendu tout à l'heure : "J'étais nu et vous m'avez revêtu", c'est pour cette raison qu'on choisit cet évangile. Effectivement, le bon cœur de Martin est rempli de compassion pour le pauvre, lui fait poser ce geste qui ensuite, lui a valu d'approfondir et de reprendre son itinéraire catéchuménal de façon un peu compliquée. Il voulait démissionner de l'armée, on l'a traité de lâche, en réalité, il est allé une fois au combat, a repoussé les ennemis, donc cela lui a valu du galon et on lui a accordé sa démission.

De fil en aiguille, très vite, il a fait la connaissance de saint Hilaire. Ces deux hommes n'ont rien en commun, Hilaire est un intellectuel, il s'occupe des questions théologiques sur la Trinité, Martin et plutôt un traîneur de sabre. Curieusement, et c'est une des belles choses dans l'Église, ils se sont très bien entendus. Saint Hilaire et saint Martin sont devenus amis, et tellement bien que lorsque Hilaire est revenu d'un exil, Martin et allée au-devant de lui dans l'Italie du Nord pour le ramener dans son évêché. Une amitié très forte, et Hilaire, évêque de Poitiers a suggéré à Martin de fonder un petit ermitage à Ligugé qui est devenu le célèbre monastère qui conserve les reliques de saint Martin.

Là, il a attiré des frères, mais difficulté nouvelle : il fallait trouver un nouvel évêque à Tours. Dans les nominations, il y a beaucoup de copinage, et Hilaire a proposé la candidature de Martin. Martin, malheureusement n'était pas au goût des habitants de Tours. Il semble qu'à cette époque, Tours était une ville assez distinguée, avec des rhéteurs, des personnages intellectuels, et quand ils ont vu ce candidat un peu malpropre, qui vivait dans le dénuement, tout ce beau monde a soudoyé le haut clergé pour empêcher sa nomination. Mais Hilaire et quelques autres évêques de la région se sont opposés et Martin est devenu évêque de Tours. Il n'en a pas gardé un souvenir impérissable, car il a eu de fortes tensions avec son clergé.

La conséquence, c'est que son clergé de la ville qui n'était pas tellement d'accord avec lui, lui mettait de temps en temps des bâtons dans les roues, Martin s'est alors tourné vers les campagnes. C'est peut-être l'intuition la plus géniale et la plus profonde de la vie de saint Martin. Jusqu'à cette époque (vers les années 360), saint Augustin n'est pas encore converti, Ambroise de Milan est contemporain de Martin, et Martin comprend que le christianisme comme phénomène typiquement urbain va bien, mais surtout en Gaule qui est majoritairement agricole, cela ne donne rien. C'est la raison pour laquelle on a le mot "païen" qui pour nous désigne des gens qui n'ont pas la foi chrétienne, mais c'étaient les "paganis", ceux qui habitaient un "pagus", c'est-à-dire un village, un petit groupe de maisons agricoles. Donc, Martin est allé évangéliser les "paganis", qui vivaient à la campagne. Martin a institué avec ses moines de Ligugé, puisqu'il ne pouvait pas compter sur son clergé, des expéditions d'évangélisation dans les campagnes dans la région de Tours.

Cela n'a pas été très facile, parce que les gens auxquels il s'adressait, étaient quand même assez rustres. C'était sans arrêt des espèces d'ordalies pour savoir si le dieu du village était plus costaud que Jésus-Christ, on montait des guet-apens contre Martin, parce qu'il démolissait les vieux restes de religion druidique, etc … Mais dans toutes ces situations, Martin a manifesté une ténacité et un exemple profonds. C'est ainsi que le christianisme a pris une extension nouvelle, plus territoriale non pas au sens d'aller ailleurs, mais territoriale au sens où la coupure entre ville et campagne a été surmontée. Je dois signaler que saint Augustin, beaucoup plus génial et meilleur théologien que saint Martin, n'a pas réussi. Il s'est frotté au même problème, quand il était évêque d'Hippone, il avait tout un arrière pays de berbères, les puniques qui avaient été repoussés par les romains, et avec lui, cela n'a pas marché, il n'a pas réussi à les évangéliser. Il avait aussi des moines à son service, mais il n'a pas pu mener son évangélisation à bien.

C'est assez intéressant de voir que cette figure au fond d'un homme qui était assez brut de décoffrage, a quand même réussi à trouver à implanter un nouveau mode d'évangélisation, et cela a donné à la Gaule l'allure et la tournure que nous lui connaissons. Nous lui devons vraiment énormément. Ce n'est pas tout à fait un hasard s'il y a au moins 1200 villages en France qui sont sous son patronage, parce que précisément, il est apparu comme l'apôtre des pauvres, des démunis, de ceux qui vivent dans les campagnes, qui n'ont pas beaucoup de culture, etc …

C'est pour cela aussi que chez nous on a appelé le "relais saint Martin" l'association qui se soucie des plus pauvres, même si c'est dans la ville et non à la campagne. C'est très juste au sens où c'est le fait que saint Martin a réussi à toucher la population la plus démunie, celle dont on ne se préoccupait pas tellement à l'époque pour lui annoncer l'évangile.

Nous pourrons prier le Seigneur par l'intercession de saint Martin pour que de nouvelles formes de présence auprès des plus pauvres et des plus démunis, trouvent les moyens de leur annoncer l'évangile et l'espérance du salut.

 

 

AMEN