MOINE ET ÉVANGÉLISATEUR DE LA GAULE

Mi 6, 6-8 ; Mt 25, 31-46
St Martin de Tours - (11 novembre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


F

rères et sœurs, quand on essaie de s'imaginer le christianisme il y a dix-sept siècles, dans les années trois cents, on sait essentiellement que c'est le début du christianisme comme religion autorisée, que désormais, on peut tranquillement parfois (hélas), être chrétien, et qu'il devient petit à petit la religion de l'empire romain. On sait également que ce monde-là a été secoué par une très grave crise qui met en doute le fait que Jésus soit Dieu, l'arianisme, et qui a rencontré à la fois de brillants hérétiques qui essayaient de faire de Jésus une sorte de modèle de l'humanité, une sorte d'Homme avec un "H" majuscule et ceux qui au contraire essayaient de définir la divinité du Christ, le Fils de Dieu.

En fait, c'est à peu près ce que l'on sait du quatrième siècle, mais c'est un peu difficile pour nous d'imaginer concrètement ce qu'était cet empire romain. Il était très varié. Dans l'Orient, l'Égypte, Constantinople, Antioche, toutes les grandes villes dans l'Asie mineure, la Turquie actuelle, c'était essentiellement un christianisme extrêmement cultivé. Il y avait des gens qui avaient suivi des écoles de rhétorique, qui pouvaient tenir des discours, qui pouvaient développer des traités. Tous les grands noms de la théologie des années trois cent cinquante sont pratiquement, des noms d'auteurs grecs.

C'était là le côté bouillon de culture, imagination, créativité, réflexion théologique, le côté le plus vivant. Au fur et à mesure qu'on allait vers l'ouest, c'était un peu moins brillant. Il y avait cependant une notable exception : l'Afrique du Nord. Ce pays romanisé évidemment, possédait une très grande tradition de grands auteurs, dont le plus grand sera saint Augustin, une génération après saint Martin.

A Rome, c'était déjà un tout petit peu plus atténué. On ne peut pas dire que les papes de Rome avant saint Léon le Grand, c'est-à-dire quatre cent cinquante, aient eu une grande figure intellectuelle et culturelle. La plupart étaient des gestionnaires avec des soucis très pratico pratiques.

En Gaule, je crois que c'était le désert culturel. La vie de la Gaule n'était pas sans intérêt, mais il faut bien reconnaître que la romanisation de la Gaule, des Celtes, nos ancêtres les Gaulois, n'avait pas donné une vitalité intellectuelle et spirituelle du meilleur aloi. La seule grande figure issue de l'ouest de la Gaule, de Poitiers, c'était un évêque qui avait eu une véritable illumination au cours d'un de ses exils précisément en Orient, où grâce à sa connaissance du grec, il avait pu entrer en contact avec les grands écrits des évêques de l'Orient. C'est saint Hilaire de Poitiers, qui évidemment à partir d'un certain nombre de traités, comme il avait une intelligence vive et synthétique, a commencé à créer un certain milieu théologique en Gaule. Mais la plupart des évêques, le moins qu'on puisse dire, n'étaient pas des intellectuels.

Saint Martin est un peu de ceux-là. Il est Hongrois, né en Pannonie, c'est un soldat, et donc, on ne faisait pas les écoles de rhétorique quand on était soldat, on se battait, on commandait des troupes, on était fidèle à l'empereur, et jusque vers trois cent soixante et un à peu près, il a mené une vie de soldat. Comme tous les soldats romains, à l'âge de quarante ans, il a pris sa retraite. Simplement, il était déjà préoccupé par des questions de foi, et c'est à Amiens qu'il a vécu cet épisode si connu, assez prophétique, dans lequel il a donné la moitié de son manteau à un pauvre au beau milieu de l'hiver. Son manteau appartenant pour moitié à l'armée romaine, il a donné la moitié qui lui revenait, ce devait être un très grand manteau. C'est là que par la suite, il a eu la vision du Christ revêtu de cette moitié de manteau, vision qui a déclenché son baptême et sa conversion. Comme saint Matin était un esprit curieux et qu'il voulait réaliser quelque chose, il s'est tourné vers saint Hilaire qui représentait pratiquement le seul milieu vivant intellectuellement de la Gaule. Le reste c'était un peu la Provence, mais il n'y avait pas encore Cassien, et ceux qui ont suivi.

Saint Hilaire a vu en Martin un adjoint assez précieux, et il l'a envoyé faire un certain nombre de missions, un peu confidentielles, diplomatiques, secrètes, avec quelques évêques en Orient. Saint Martin revenant, avait été frappé par le monachisme qu'il avait vu sur place et au retour de ses missions, l'idée lui est venue de fonder lui-même un monastère. Le plus ancien monastère de France, c'est celui de Ligugé, tout près de Poitiers. On se demande si saint Martin ne l'a pas fondé sur un terrain familial appartenant à saint Hilaire.

Saint Martin a eu une vision du monachisme comme il avait dû l'avoir dans les pays des Balkans, ou du côté de la Turquie, on ne sait pas exactement où il s'était rendu pour ses missions. Il a ramené un monachisme assez fruste. C'étaient essentiellement des ascètes, leur rythme de vie était très dur, de nombreuses prières, mais peu de livres, de grimoires et d'ateliers de copistes. Ligugé était plutôt des troupes de choc de l'ascétisme et cela plaisait beaucoup à la noblesse gauloise qui aimait voir ces moines avec des têtes un peu hirsutes, ces airs un peu sauvages. Ce n'étaient pas des bénédictins avec un habit noir impeccable, mais des gens prêts, à la limite, à faire le coup de poing pour défendre le christianisme. Saint Martin était leur chef, leur maître à penser. Il s'est alors trouvé un événement tout à fait extraordinaire, Tours qui était voisine de Poitiers manquait d'évêque, et Hilaire a fait le nécessaire pour que Martin soit élu évêque de Tours.

Cela n'a pas très bien marché, il faut le dire honnêtement. Le clergé de Tours n'était pas très content d'avoir un moine comme évêque. On lui a fait la vie un peu impossible, mais pour un ancien légionnaire, quelques menées un peu mondaines du clergé local ne l'ont pas intimidé. Il a continué, et dans ce contexte-là, à partir des années trois cent soixante il s'est rendu compte que la Gaule n'était pas du tout christianisée. Habituellement, on dit : saint Martin missionnaire des campagnes, mais les villes n'étaient pas non plus chrétiennes. Il a donc essayé d'abord de convertir les villes, d'étendre les petits noyaux de communautés chrétiennes qui existaient dans ces endroits-là pour petit à petit répandre une prédication qui atteigne davantage de monde, et ensuite, c'est là qu'il a utilisé de façon assez habile les moines de son monastère de Ligugé. Il a organisé des missions dans les campagnes environnantes. C'est ce qui a donné dans toute cette région de l'ouest de la France la première grande mission d'évangélisation dans les milieux ruraux. C'est un travail de terrain proche de la population qui n'avait aucune idée de ce qu'était le christianisme, que saint Martin a fait florès.

Il a été aidé par le fait qu'il exerçait une activité thaumaturgique importante. Il était doué pour accomplir des miracles, il avait reçu cette grâce spéciale, et elle a eu beaucoup de succès. La foi et l'ascétisme d'une main et les miracles de l'autre, cela lui a permis d'affronter les vieux sanctuaires gaulois, la religion des gaulois n'était même pas la religion romaine, cela ressemblait au Toutatis d'Astérix, c'était extrêmement sommaire. Sulpice Sévère, son biographe, raconte un grand nombre de miracles au moment où il devait affronter les prêtres des différents lieux de culte gaulois.

Je crois qu'on peut garder deux choses de saint Martin. La première qui est très importante, c'est qu'à son époque, saint Martin n'a vu aucune contradiction entre la vie monastique et l'évangélisation. C'est quand même lui, un des premiers, qui a compris qu'on pouvait être moine, et pas comme saint Césaire un siècle plus tard, il pensait que les moines étaient vraiment moines en vivant dans un univers encore mal dégrossi, un peu sauvage comme l'étaient les campagnes gauloises et là, ils pouvaient être vraiment des moines. Il n'a pas vu une sorte d'antinomie entre la vie monastique fermée sur elle-même et la vie apostolique qui serait confiée à d'autres. Au contraire, il a cru que plus on voulait être moine, en tout cas dans la manière dont il concevait la vie monastique, en même temps, on pouvait être des apôtres et des évangélisateurs. C'est la première chose.

La deuxième chose qui est la grande leçon que nous pouvons retenir de saint Martin, comme je vous le disais, il n'était pas dans un milieu intellectuellement très évolué, mais il a trouvé les méthodes pastorales simples pour envoyer des équipes dans les villages, pour les évangéliser au niveau même où les gens pouvaient recevoir la Parole de Dieu. Cela lui a valu cette popularité immense qui fait qu'avec toutes les reliques de saint Martin, on pourrait refaire le squelette d'au moins dix ou quinze Martin. Il a eu un tel succès que partout on voulait se mettre sous son patronage. Dans notre pays, Martin est le toponyme le plus répandu, les petits villages, les petites églises voulaient se mettre sous sa protection parce qu'il avait été une figure de l'apôtre avec la proximité du peuple et le diocèse qui lui était confié. C'est très grandiose et l'on a encore besoin de ce type d'évangélisation aujourd'hui.

 

 

AMEN