DU SAPIN A L'HOMME

Mi 6, 6-8 ; Mt 25, 31-46
St Martin de Tours - (11 novembre 2005)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

H

ier soir, durant la répétition de la chorale, un de nos paroissiens racontait cette histoire fameuse que j'ignorais absolument de saint Martin. On raconte toujours la même histoire du manteau partagé, qui est usée, c'est le cas de le dire (non pas le manteau, mais l'histoire), car comme vous le savez, on pense toujours que saint Martin aurait pu donner l'ensemble de son manteau, mais il ne lui appartenait que pour moitié, l'autre moitié appartenait à l'armée, donc, il a donné tout ce qu'il avait. Je ne sais pas comment il s'est arrangé après avec l'intendant du régiment, puisqu'il manquait quand même un grand morceau du manteau. Le paroissien donc, nous racontait cette histoire un peu légendaire, mais intéressante. Il s'agit d'un sapin qui est en plein milieu de la forêt de Cande. C'est un arbre sacré, je ne vous raconte pas les circonstances terribles qui ont fait que ce lieu était sacré, mais il était le lieu d'une vénération païenne, au bon sens du terme, des dieux païens, romains et autres, et Martin met au défi les bûcherons de Cande de faire tomber le sapin à l'endroit où il prévoit de le faire tomber, et lui, se placerait dessous. Evidemment, ce qui devait arriver arriva, comme on le dit dans les légendes, ils ont commencé à scier le sapin, et le sapin est tombé sur les bûcherons qui en sont morts !

Ce qui m'intéresse dans cette histoire, peu importe qu'elle soit vraie ou pas, ce qui est important, c'est qu'à l'époque de saint Martin comme d'ailleurs maintenant, certains sont sensibles à une sorte d'expérience sacrée : est-ce que le bruissement du vent sur les aiguilles du sapin, ou sa position stratégique au cœur de la forêt, ou les champignons magiques qui pouvaient pousser dessous, le cèpe hallucinogène, faisaient qu'il est un lieu comme ça, ou que quelque chose du divin se disait et se transmettait.

Ne passons pas rapidement sur ce qui a été quand même un grand moment de la religion païenne, le frémissement du divin à travers les choses visibles. On ne peut pas l'oublier, et vous-mêmes devez peut-être l'avoir vécu, par rapport à la symbolique de la mer, ou de la montagne, les grands symboles attirent une première expérience du sacré, le frémissement de l'eau. Pour ma part, cela fonctionne très bien, ou la couleur de la lumière sur la forêt, etc … tout cela donne à l'homme et de tout temps, une première appréhension, de cette manifestation, de cette théophanie archaïque des dieux qui viennent effleurer le monde visible. Il est certain que les païens n'étaient pas plus idiots que les autres, et devaient vénérer, des arbres, des dolmens, ou des lieux. On a érigé des temples sur ces expériences premières. En ce moment, je vous fais remarquer que ou bien les gens sont restés indifférents par rapport à ces expériences premières du religieux, ou au contraire, ils la recherchent de nouveau) travers des exploits sportifs, à travers des événements qui sont au fond, des événements dans lesquels ils tentent de rechercher à nouveau cette expérience du sacré. Ce qui est incroyable dans le christianisme, c'est que saint Martin, ce n'est pas par rapport à un arbre, comme saint Hubert qui voyait la croix du Christ entre les bois d'un cerf dans la forêt, mais c'est en rencontrant un autre homme, un pauvre. C'est là l'expérience convertie du sacré. Ce ne sont plus les expériences qui font partie de la vie humaine, que de reconnaître cette trace de Dieu dans le monde sensible. Il ne faut pas, parce que nous avons à balayer, que nous pourrions, nous aussi nous réveiller à cette présence de Dieu dans le monde, sa beauté, sa variété, son intelligence incroyable, sont des preuves de l'existence de Dieu pour l'œil qui les regarde. Mais le christianisme et saint Martin son expérience fondatrice qui va l'amener à se battre non seulement contre les sapins, mais contre le paganisme, c'est Dieu présent dans un autre homme, pas simplement au sommet d'un sapin et pas simplement dans le cadre d'une forêt dense, ou au sommet d'une montagne. Evidemment, il a fallu qu'il brave le sacré presque magique dans ces arbres, érigé au cœur des forêts, pour montrer qu'il y avait un autre regard à avoir. Les pauvres ont toujours existé, mais ils n'avaient jamais été signalés comme des lieux de la demeure de Dieu. C'est le christianisme qui va révolutionner complètement nos sens, nos oreilles, nos yeux, et le reste de nos sens, en disant : attention, Dieu ne s'est pas arrêté sur la montagne, les dieux ne se sont pas arrêtés au sommet des sapins. Dieu est dans le cœur de l'autre, spécialement de l'étranger, de l'homme nu, de l'homme malade, de l'homme affamé et de l'homme assoiffé. Dans cet homme à qui il manque la dignité, qui est comme exclus de l'humanité, là c'est une demeure privilégiée de Dieu. On voit bien que cette expérience nouvelle est tellement à la fois étonnante, mais nous avons développé une telle résistance que nous n'avons jamais fini de passer du sapin à l'homme. Il nous fait retrouver quelque chose de l'expérience première du sacré ou de notre envie de rencontrer la présence de Dieu, que nous convertissions à nouveau nos sens pour que nous reconnaissions dans l'affamé, le pauvre, cette présence ineffable et ineffaçable de Dieu.

C'est facile de dire : laissons tomber les sapins et ne regardons que le pauvre. Il y aura toujours entre nous et le pauvre une résistance, et c'est normal. Nous ne pouvons pas d'emblée, emprunter si rapidement la voie évangélique, car cela nous demande un certain chemin intérieur, une conversion du regard, de l'oreille. Lorsque nous aurons découvert cela, alors, notre découverte sera plus intense et elle nous obligera auprès du pauvre et à donner à ce pauvre ce dont il a besoin. Mais c'est parce que nous aurons vu, comme saint Martin l'a fait, le Christ, dans le cœur de cet homme qui mendie que ce que je suis comme homme va s'arrêter et secourir l'autre.

Saint Martin a entendu au fond de lui la voix naturelle de la conscience humaine, comme si son humanité commençait à se réveiller en entonnait en lui ce grand chant de la solidarité humaine qui nous paraît à nous, un peu banalisé, pace que cela a été politiquement récupéré. Je crois que c'est plus profond que cela, en chaque homme, il y a l'image de Dieu, en chaque homme il y a cette présence de Dieu. Dès avant que le christianisme l'énonce et nous le signifie, les hommes pressentaient que, en quelque chose de l'homme s'était déjà inscrit la présence de Dieu, l'image de Dieu que nous avons à respecter dans l'autre.

Que saint Martin nous aide à retrouver le goût de la présence de Dieu et à découvrir à travers le Christ qu'il se niche et se cache dans le cœur de l'autre, et c'est là qu'Il attend d'être reconnu par nous.

 

 

AMEN