MARTIN, MOINE ET PASTEUR
Mi 6, 6-8 ; Mt 25, 31-46
St Martin de Tours - (11 novembre 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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omme nous venons de l'entendre, le souvenir qu'a laissé Martin dans la tradition, disons de la vénération des chrétiens, c'est cette charité, cette charité d'un homme qui n'est pas encore baptisé, puisque Martin était à peine "regardant", il n'était même pas catéchumène à l'époque où il a rencontré le pauvre avec qui il a partagé le manteau. Ce manteau qu'il a partagé, ce n'est pas qu'il voulait se garder l'autre moitié pour être au chaud, mais c'est parce que l'équipement du légionnaire romain appartenait pour moitié à lui-même et pour moitié à l'armée romaine, donc, il n'a pas fait la charité sur le dos de l'état, ce qui est non seulement généreux, mais honnête, puisqu'il n'a pas fait la charité sur le dos des autres.
Mais je crois que saint Martin a peut-être plus profondément marqué l'histoire de l'Église par une autre dimension avec laquelle on est moins familier, et qui pourtant, est véritablement le résultat de l'inventivité de son propre génie. Je m'explique. Quand saint Martin se convertit, il se fait moine, il va apprendre la vie monastique, faire son noviciat, auprès d'un maître prestigieux de l'époque : saint Hilaire de Poitiers, le grand théologien, qui a défendu le mystère de la Trinité en Occident avant même que saint Augustin ne prenne la plume. Et il arrive à saint Martin ce malheur qui arrivait à beaucoup de moines à l'époque, et qui arrive encore de temps en temps aujourd'hui, c'est d'être nommé évêque. Comme à cette époque-là, c'est la "vox populi", c'est encore plus irrésistible que les décisions de la congrégation romaine des évêques. Donc, le pauvre Martin est obligé de partir à Tours.
Quand il arrive à Tours, il ne faudrait pas croire que son épiscopat est un bâton de maréchal, car en réalité, il trouve un clergé tourangeau fort peu accueillant, d'abord parce que cela ne se fait pas d'élire un moine comme évêque, et ensuite parce que cet évêque est très exigeant, il a des méthodes spirituelles très acétiques, etc … Si bien que Martin comprend très vite que ce n'est pas acquis, ce n'est pas gagné avec son clergé. Cela arrive encore aujourd'hui que des évêques soient si mal accueillis par leur clergé qu'ils en attrapent une dépression nerveuse et qu'ils soient obligés de se retirer dans un couvent de sœurs. saint Martin avait plus de tempérament que cela et il a réfléchi sur l'état de l'Église qui, à peine soixante-dix ans après l'édit de Milan, et elle était déjà sérieusement installée, les clercs profitaient déjà un tout petit peu de la situation. Ensuite, il a envisagé cette chose tout à fait extraordinaire qui est vraiment son invention, qui est de conjuguer l'évangélisation avec la vie monastique. Car, si saint Martin, comme on le dit souvent, a évangélisé les campagnes, ce n'est pas simplement parce qu'il a vu la détresse des pagani, des païens, les populations paysannes de la campagne française, mais c'est d'abord parce que comme moine, il avait perçu cette dimension d'étrangeté par rapport au monde, d'exil et d'itinérance.
Au bord du bassin méditerranéen, le monachisme est né dans des communautés qui étaient déjà chrétiennes et dans une culture essentiellement urbaine. Quand les moines voulaient marquer cette dimension de l'exil de la vie monastique, exil pour chercher Dieu, quand ils étaient égyptiens, ils partaient sur la frange du désert qui est le long de la vallée du Nil pour marquer précisément qu'ils n'habitaient plus avec les autres, qu'ils cherchaient Dieu dans la solitude du désert. Dans ce monde-là, le monachisme n'a pas été d'abord et spontanément évangélisateur. C'est venu plus tard, mais au début, il était plutôt un monachisme érémitique, c'est-à-dire, chercheur de désert. Martin, qui ne connaissait pas très bien cette tradition sinon par quelques échos qu'il avait pu en avoir par saint Hilaire qui avait été lui-même exilé en Orient, Martin a compris que la vie monastique était un exil, mais finalement un exil parmi les populations qu'il y avait à évangéliser. Autrement dit, il a réussi à concilier pour la première fois cette mystique de la recherche de Dieu en rupture avec les valeurs et les richesses du monde, et d'autre part, l'évangélisation comme ce lieu de désert spirituel dans lequel le moine est capable de s'avancer pour évangéliser.
C'est pour cela que si vous lisez la vie de saint Martin par son disciple, Sulpice Sévère, vous serez frappé par le fait que saint Martin nous est sans cesse présenté à la fois comme un soldat, parce qu'un moine est toujours un soldat du Christ qui prend tous les risques et tous les dangers du combat pour le Christ, mais surtout, c'est toujours présenté comme un homme qui s'avance dans cette espèce de monde hanté, ce désert sauvage habité par les puissances des dieux païens. Les grands miracles de saint Martin, c'est d'arriver à transformer le cœur des populations qui sont soumises à ces dieux et à ces idoles, du coup, ce sont toujours des combats, des enjeux, des challenges extraordinaires pour essayer de disposer dans ce vide spirituel, la présence du Christ.
Cette expérience sera renouvelée à plusieurs reprises dans l'Église. Ceux qui en seront les premiers héritiers ce sont les moines irlandais qui auront exactement la même mystique de considérer que la vie monastique comme telle incluait l'appel vers un ailleurs, et cet ailleurs, c'était de partir, de quitter l'Irlande, qui pourtant, Dieu sait, leur était chère. Plus tard, dans l'Église, à plusieurs reprises, notamment saint Dominique s'inscrit dans ce sillage spirituel, il comprendra que la vie monastique, contrairement à la perspective bénédictine qui est beaucoup plus enracinée, beaucoup plus terrienne, que cette vie monastique, cette consécration religieuse se vit dans une certaine itinérance.
Je crois que c'est ce qui a fait que saint Martin, tout en restant l'évêque de Tours est parti évangéliser jusque dans l'Auvergne, et dans pratiquement tout le centre de la Gaule, je crois que nous pouvons le prier pour que aujourd'hui encore, surgissent ces témoins qui sachent soit à travers la vie monastique, soit à travers le souci du ministère pastoral dans l'Église, trouver les solutions qui s'imposent, et puis surtout, de donner non pas deux facettes de la vie de l'Église, celle d'un côté, des moines qui seraient retirés qui prient et s'en vont loin des gens, et d'autre part les prêtres, les séculiers qui s'occuperaient du monde avec tous ses soucis, mais en réalité chez saint Martin, comme vous le voyez, c'est une perspective beaucoup plus unifiée, plus profonde, c'est véritablement que la consécration même à Dieu et la recherche du monde nouveau, amènent le moine, le témoin du Christ dans la lignée même de sa vie monastique, à être évangélisateur au milieu du monde et à être au milieu de ses frères qui ne connaissent pas encore le Christ.
AMEN