LA VIE MONASTIQUE ET ÉPISCOPALE
Mi 6, 6-8 ; Mt 25, 31-46
St Martin de Tours - (11 novembre 2000)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
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e disais à l'un de mes frères que saint Martin de Tours était un Père de l'Église, et on me répondait : depuis quand saint Martin de Tours est-il un Père de l'Église ? Effectivement, saint Martin de Tours n'a rien écrit. En revanche, on trouve dans les "Sources chrétiennes", cette collection qui nous rapporte les écrits des Pères de l'Église, en fait, la vie de saint Martin écrite par Sulpice Sévère. Et dans cette collection, il y a finalement trois livres dont deux plus gros, sur la vie de saint Martin, qui ne sont pas le texte de la vie écrite par Sulpice Sévère, mais qui sont les commentaires.
Je vais surtout m'attarder sur les commentaires, notamment un qui raconte et commente ce qui arrive à saint Martin, un événement qui devait être à l'époque difficile à vivre pour quelqu'un qui a consacré sa vie entièrement à la vie monastique, c'est le fait que saint Martin de Tours soit élu, soit sorti de son monastère pour devenir l'évêque de cette ville. Il y avait, et il y a encore cette conception d'une opposition entre la vie contemplative et la vie apostolique. On connaît bien des évêques et même des grands saints qui ont refusé l'épiscopat à cause de cette dichotomie qu'ils voient entre la vie d'évêque, le successeur des apôtres, et leur vie au monastère. C'est le cas notamment de saint Bernard de Clairvaux qui a refusé plusieurs fois l'épiscopat, comme aussi par exemple de saint Bruno, le fondateur des chartreux, et c'est vrai aussi de plusieurs autres grands saints. Or, saint Martin est d'abord fondateur de monastères, c'est d'abord un ascète, un moine, donc quelqu'un qui se consacre entièrement et seulement à la vie de Dieu. Mais contrairement à ce que l'on pourrait croire, il a accepté très facilement d'être élu évêque, peut-être y avait-il chez lui une petite faiblesse, il devait être ambitieux ? Et bien non, car ce n'était pas forcément considéré d'abord comme une promotion.
Je vous lis un petit passage de ce commentaire mais je souligne aussi une chose qui me semble importante : pourquoi Martin de Tours a-t-il accepté d'être nommé évêque ? Tout simplement parce qu'il avait été formé à l'exemple d'un des grands évêques d'Occident, Hilaire de Poitiers, un des plus grands théologiens de notre univers occidental. Or, ce qui est intéressant, c'est que Hilaire de Poitiers qui avait été exilé avait eu de nombreux contacts avec l'Orient. Là, il a approfondi non seulement lui-même sa vie monastique et ascétique, mais il y a aussi approfondi sa théologie. Revenu à Poitiers, Hilaire a vécu cette cohésion entre une saine théologie et une saine vie de pasteur pourtant entièrement consacrée à Dieu dans l'ascétisme. Martin de Tours va se mettre à son école. Or, les grands modèles de l'Orient étaient saint Antoine du désert. Ces gens quittaient la ville vivant seuls dans l'ascèse la plus totale, mais la vie de saint Antoine a été racontée par un grand évêque, saint Athanase d'Alexandrie. Ils ont constitué à eux deux, le modèle de toute vie chrétienne et de toute vie ecclésiale, à la fois être entièrement et seulement pour Dieu, et cet état pouvant se manifester par l'une et l'autre vocation. C'est ce qu'écrivent les commentateurs, des personnes du vingtième siècle à propos de la vie de saint Martin de Tours. Il est donc intéressant de se rendre compte que cette vocation de moine pasteur n'est pas simplement une vision aixoise de quelques "illuminés" d'une paroisse de cette ville, mais c'est une conception qui court non seulement dans l'esprit d'autres personnes, mais qui est une réalité fondamentale dans la vocation. D'ailleurs, le titre de ce commentaire est le suivant : "L'évêque de Tours, un pasteur moine et thaumaturge". En fait, Martin n'est devenu l'Antoine de l'Occident pour reprendre une thèse chère à Sulpice Sévère qui a écrit la vie de saint Martin, que dans la mesure où Hilaire, évêque de Poitiers avait été l'Athanase, c'est-à-dire cet évêque qui a été l'évêque de saint Martin à l'image d'Athanase pour Antoine.
"Que l'on envisage la conversion de Martin en 356, sa lutte contre l'arianisme en Italie, et les débuts de sa fondation à Ligugé, cette partie de sa vie avait trouvé le meilleur de son impulsion spirituelle dans la personne de l'évêque de Poitiers. On ne saurait trop le souligner si l'on veut s'expliquer la facilité avec laquelle Martin admit son élévation à l'épiscopat, cette charge suprême était aussi pour lui le moyen de se montrer plus parfaitement encore le disciple d'Hilaire, quatre ans à peine après la mort de ce dernier. Ce faisant (et la phrase me paraît importante), Martin achevait ses vocations antérieures bien plutôt qu'il n'y renonçait." Ainsi, les chapitres neuf à onze de la vie qu'écrit Sulpice Sévère sont limités et incontestablement à chercher dans l'intimité épiscopale revêtue par Martin, racontée au chapitre neuvième, les deux chapitres suivants y sont d'ailleurs étroitement rattachés par la mention explicite de cet épiscopat en tête de chacun d'eux. Chacun pose avec netteté la continuité des vocations martiniennes dans cette nouvelle phase de vie. La première, concerne le moine, étant moine, il fonde Marmoutier et ne renonce pas à sa vocation d'ascète et d'Abba.
Même en étant évêque, Martin continuera à vivre selon le modèle monastique et ascétique. Le second concerne le thaumaturge qui utilise ses dons au service de sa pastorale en commençant par discerner les esprits afin d'éliminer le culte d'un faux martyr. En même temps ce chapitre forme une transition avec cet affrontement des puissances du mal par les vertus de Martin qui vont occuper toute la seconde partie de sa vie. Le commentaire dit que ces trois chapitres définissent ainsi le style particulier de vie et de spiritualité auquel Martin attachera définitivement son nom en Occident, celui de pasteur, moine et thaumaturge, appuyant sur des dons surnaturels exceptionnels, le rayonnement de ses fonctions de successeur des apôtres et de chef de la communauté.
Je crois qu'à l'heure actuelle il y a un problème dans l'Église, c'est qu'on est en manque d'évêques. Beaucoup refusent cette charge et c'est compréhensible, parce qu'on ne voit souvent la vocation d'évêque que sous l'aspect administratif et gouvernemental. Avec une charge de responsabilités trop importante, plus personne n'a la largeur d'épaules assez grande pour assumer toute cette responsabilité. Or, il me semble qu'à travers des visages comme celui d'Hilaire de Poitiers, ou même de saint Martin de Tours, on devrait redécouvrir ce sens profond de la vocation d'évêque, c'est-à-dire celui qui est capable d'assumer toutes les vocations et que ceux qui sous prétexte de spiritualité ou de service du plus petit, ou d'être retiré dans le silence et la prière, invoquent ces motifs pour refuser la charge d'évêque, font en fait une grande erreur. L'évêque devrait être le premier à donner l'exemple de ce que saint Martin a vécu en restant moine et avec ses dons surnaturels de thaumaturge, de guérisseur, trouvant dans l'épiscopat l'achèvement même de ce que le Seigneur avait inscrit dans sa vie et dans l'appel qu'il avait reçu. Pourquoi est-ce un achèvement ? Parce que c'est être apôtre, tous ceux qui sont appelés par le Seigneur Jésus sont appelés à être apôtres : on n'est pas appelé à être diacre, ni prêtre, ni évêque, mais on est appelé à être apôtre.
C'est ce que saint Martin de Tours nous montre, et ainsi se réalise la plus belle des vocations. Pour nous, c'est un exemple, que nous trouvions notre vocation propre, ce qui est à travers le don de l'Église qu'est un évêque, nous puissions achever selon cet appel.
AMEN