L'ÉVANGÉLISATEUR DES CAMPAGNES

Mi 6, 6-8 ; Mt 25, 31-46
St Martin de Tours - (11 novembre 1995)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

T

out ce que le Seigneur te demande, c'est que tu marches humblement au côté de ton Dieu". Je crois que cette formule très ramassée pour­rait résumer la vie de saint Martin car saint Martin est fondamentalement un homme humble. Il est, comme vous le savez, originaire de Pannonie, la Hongrie actuelle. Non pas que saint Martin soit hongrois car les Magyars n'étaient pas encore arrivés dans ces pays-là, saint Martin était donc plutôt de culture la­tine. Cet homme était entré dans la légion romaine et c'est en arrivant aux portes d'Amiens, parce qu'il y avait des menaces d'invasion au nord, que saint Mar­tin, un soir d'hiver, rencontrant un pauvre donc un humble, est touché, il n'est pas encore chrétien, je ne sais même pas s'il est catéchumène, est touché par la présence de ce pauvre qui est assis grelottant à la porte de la ville. Vous connaissez le geste de saint Martin qui coupe en deux son manteau pour en don­ner la moitié au pauvre. Ce geste est d'ailleurs souvent mal compris car on croit que saint Martin a essayé de faire que la charité bien ordonnée commence par soi-même. En réalité ce n'est pas vrai. L'équipement du légionnaire, y compris le manteau, appartenait en effet pour moitié à la Légion et pour moitié au légion­naire lui-même. Par conséquent saint Martin qui était un homme très juste ne voulait pas faire de la charité sur le dos des Pouvoirs Publics. Il ne faisait pas d'abus concernant la Sécurité Sociale. II a donc rigoureu­sement divisé son manteau en deux et il a donné la part qui était à lui, celle qu'il avait effectivement in­vestie pour payer son équipement, il l'a donnée au pauvre. Ce geste n'est donc pas en réalité de la demi-charité, c'est la charité la plus totale qu'on puisse faire puisque saint Martin a vraiment donné sa part. Tou­jours est-il que dans une vision, en rêve, saint Martin a entendu le Christ lui dire que c'est Jésus Lui-même qu'il avait revêtu en la personne du pauvre. Immédia­tement Martin s'est fait inscrire au catéchuménat et il a ensuite renoncé au métier des armes.

Je ne sais quelles sont les circonstances qui l'ont amené à Tours, toujours est-il qu'il y vivait dans les environs comme moine et qu'il lui est arrivé là une chose assez désagréable à l'époque : il a été voulu comme évoque. Je dis "assez désagréable", car vous avez remarqué que tous les évêques de l'époque, les contemporains de saint Martin, et notamment saint Ambroise, sont tous des gens qui ont été plébiscités comme évêques. Aujourd'hui on attend les nomina­tions de Rome, mais à l'époque on choisissait les évê­ques. Cela ne veut pas dire que le travail était plus facile car avoir été choisi par une foule ne voulait pas dire nécessairement qu'on plaisait au clergé. Et c'est exactement ce qui est arrivé à ce pauvre saint Martin. Le clergé tourangeau, qui était déjà bien installé, lui a mené, c'est le moins qu'on puisse dire, la vie dure. Saint Martin a donc eu à souffrir de son clergé qui n'était pas vraiment favorable à son action car saint Martin est ce premier grand évangélisateur de la France profonde. J'allais dire que c'est lui qui a fabri­qué la France rurale.

Le christianisme était essentiellement, en ef­fet, jusqu'à l'époque de saint Martin, un phénomène urbain. Vous savez comment saint Paul avait déjà donné l'exemple en essayant d'évangéliser par son travail missionnaire et ses équipes missionnaires les points névralgiques urbains du bassin méditerranéen. Pendant les trois premiers siècles, jusque vers les années 400, on avait continué sur la lancée. Mais saint Martin, qui avait donc hérité d'un siège épiscopal dans une ville, la ville de Tours, a compris qu'il fallait désormais passer à une vitesse supérieure, qu'il fallait évangéliser les campagnes. C'est sans doute la raison pour laquelle il a toujours joui d'un culte si populaire, c'est parce qu'on a senti en lui un homme d'une très grande simplicité, capable d'annoncer vrai­ment l'évangile aux humbles et aux pauvres car vous savez qu'à l'époque, surtout dans le monde romain finissant, les paysans, les pagani (c'est de là que vient le mot "païen", mais le mot "paysan" veut dire fina­lement la même chose : ceux qui vivent dans le pagus, le village) étaient considérés comme des gens moin­dres que les citadins. Entreprendre l'évangélisation des campagnes, c'était donc une tâche difficile, ardue et humble. Quand on relit la Vie de saint Martin rédi­gée par l'un de ses disciples, l'un de ses moines qui l'a accompagné dans ses travaux d'évangélisation et qui s'appelait Sulpice Sévère, on s'aperçoit que saint Martin a donné là sa pleine mesure selon le métier des armes qu'il avait appris à la Légion. Saint Martin, en effet, a eu la vie très dure. Il s'est heurté dans son tra­vail d'évangélisation aux pires traditions de sorcelle­rie, d'obscurantisme, de pratiques un peu bizarres de religiosité très ancienne et un peu sauvage. Tout cela se traduit dans la "Vie de saint Martin" qu'a rédigée Sulpice Sévère par le nombre d'épisodes où saint Martin, à plusieurs reprises, a failli y laisser la vie.

Entre l'épisode qui l'a rendu célèbre et par le­quel il a partagé son manteau ce qui après tout n'était pas très dangereux, mais en tout cas très généreux, et la deuxième partie de sa vie où il a plusieurs fois ris­qué sa vie au service de l'évangélisation, on voit donc ce très grand serviteur dans l'humilité qu'a été Saint Martin. Je crois, vous savez, qu'aujourd'hui aussi pour évangéliser, pour être missionnaire, il faut beaucoup d'humilité, non plus pour les mêmes raisons, mais parce que nous vivons dans une société qui, à certains moments ou du moins dans certains de ses membres, considère l'existence religieuse un peu de haut. Lors­qu'il nous est demandé de témoigner de notre foi et de dire pourquoi nous sommes disciples du Christ, nous faisons parfois l'objet d'une sorte de commisération attendrie, comme si nous n'étions pas passés au stade actuel de la modernité dans laquelle l'homme est par­faitement autonome et peut se passer de toute dimen­sion religieuse.

Je crois que nous pouvons donc demander à Saint Martin qui a su si bien toucher le cœur des pa­gani, des païens, pour en faire des disciples du Christ, et au fond, c'est à lui que nous devons ce christia­nisme rural qui pendant des siècles a quand même été un témoin prestigieux de la foi dans l'Histoire de l'Église (car c'est à saint Martin et à tous ceux qui s'y sont attelés à sa suite que nous devons l'évangélisa­tion des campagnes et ces résultats qui ont été extra­ordinaires,il faut le dire), nous pouvons lui demander donc (et à tous ceux qui ont suivi son exemple) de savoir trouver pour le monde d'aujourd'hui et pour la société d'aujourd'hui une attitude aussi humble d'évangélisateurs et de missionnaires. Une attitude qui permette à nos frères de découvrir la beauté et la grandeur de la foi dont nous essayons de vivre.

 

 

AMEN