LE CRI DU PAUVRE
Mi 6, 6-8 ; Mt 25, 31-46
St Martin de Tours - (11 novembre 1994)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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ans cet épisode de l'évangile que nous connaissons bien et qui a éclairé la vie de saint Martin de Tours, il y deux éléments qui sont comme les articulations cruciales et la façon dont les questions sont posées.
D'une part lorsque le roi interroge les bénis en leur demandant de s'approcher de lui, ce qui est très beau, il les appelle "les bénis de mon Père" ce qui prouve tout le chemin que le Christ accomplit en nous en nous permettant de retrouver le chemin du Père - Il leur dit : "Vous êtes bénis parce que vous m'avez donné à manger, à boire ..." Et les justes lui répondent : "Seigneur, quand cela nous est-il arrivé ?" Le Seigneur ne répond pas directement à cette question circonstancielle du temps, mais Il répond à qui. De même pour les maudits, la même question se pose et le Seigneur leur répond en précisant à qui ils ne l'ont pas fait.
Nous avons là la façon dont Dieu entend ou attend de notre vie ce que nous avons à faire. Les ;justes ne voient pas quand ils ont pu faire ce que Dieu a réalisé par eux. Ils ne se sont pas rendu compte dans leur vie du moment où ils ont tendu la main, où ils ont vêtu celui qui était nu, où ils ont donné à boire à celui qui avait soif, comme si la main gauche ignorait ce que faisait la main droite, en ce sens que le mouvement de charité qui a été le leur, ils l'ont oublié, ils ne se sont pas rendus propriétaires de ce moment de charité. Première leçon que nous pouvons tirer de ce texte. Non seulement nous faisons le bien, ce qui nous arrive, mais souvent nous nous en rendons propriétaire et alors nous enlevons à ce geste sa charité profonde. On pourrait dire autrement que le fruit du bien que j'ai à faire sur cette terre ne me regarde pas. Je n'ai pas à m'en glorifier, ni même à m'en sentir dépositaire, responsable. Ce geste de charité me dépasse et je dois l'oublier pour qu'il reste un moment de charité.
D'ailleurs, en oubliant ainsi à qui nous faisons charité, nous ne comptons pas "nos pauvres". C'est bien ce qui arrive aux "bénis" qui, effectivement, ne se souviennent plus de leur action. Le Seigneur leur dit : "C'est à Moi que vous l'avez fait, quand vous l'avez fait au plus petit", que vous n'avez pas regardé comme le plus petit. C'est comme si Dieu parlait d'une espèce d'instinct de la charité qui faisait tout à la fois oublier ce moment de charité mais aussi pas forcément vouloir le faire parce que le Seigneur est dans les pauvres. Le Seigneur fait appel à un mouvement qui serait plus aveugle, j'allais dire plus généreux, qui est de laisser retentir en nous l'appel profond du pauvre, parce qu'il est pauvre, et non parce que Dieu habite en lui, pour que Dieu ne reconnaisse dans ce mouvement de charité la charité qui nous anime, dont nous avons besoin d'être animés pour pouvoir retourner vers Dieu. Il dénoue ainsi et démonte la façon dont nous pourrions faire de tout acte de charité un acte de glorification personnelle et nous impose une sorte d'abandon. Non seulement nous avons à être charitable mais à être charitable de cette même charité en étant généreux, en dépensant sans compter ce que nous avons à donner aux autres. Et ainsi "Dieu reconnaîtra les siens".
Par contre, lorsque nous n'avons pas vu le pauvre, que nous n'avons pas entendu le cri du pauvre qui monte vers Dieu, que nous sommes restés sourds "en toute honnêteté" comme le disent ceux qui sont maudits, apparemment nous sommes promis à la malédiction.
Qu'à la suite de saint Martin cette parabole nous exhorte à réentendre au fond de nous le cri du pauvre, quel qu'il soit, qu'il soit moralement pauvre ou matériellement pauvre, parce que cet acte-là nous permet de modeler, de construire en nous cette charité à laquelle nous sommes conviés. Et passer outre, ce rendez-vous, cette exhortation, ce serait peut-être menacer en nous toute cette croissance de charité que Dieu veut planter et donc fermer les yeux au visage même de Dieu qui s'est fait le plus proche, le plus petit en ce monde.
AMEN