TOUT DONNER

Mi 6, 6-8 ; Mt 25, 31-46
St Martin de Tours - (11 novembre 1993)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Crépy-en-Valois : SaintMartin

 

S

aint Martin est une figure extrêmement popu­laire à cause de cette scène qui est en réalité le moment de sa conversion, lorsque légionnaire, originaire de Hongrie, il est aux portes d'Amiens et partage son manteau avec son épée pour secourir un pauvre mourant de froid. On ne fait pas assez atten­tion à ce geste car s'il donne la moitié de son manteau ce n'est pas pour en garder l'autre moitié parce qu'il aurait froid, lui aussi, mais en réalité il a tout donné car le contrat entre le légionnaire et l'armée, chez les romains, stipulait que la moitié des biens du légion­naire lui appartenait personnellement et que l'autre moitié appartenait à l'armée. Par conséquent, étant extrêmement honnête, n'a pas donné du bien qui ne lui appartenait pas. Il a donné tout ce qu'il possédait c'est-à-dire la moitié de son manteau.

En réalité ce petit épisode est extrêmement révélateur de ce que saint Martin, dès le premier mo­ment de sa conversion a tout compris. Il a compris qu'il fallait tout donner et qu'il fallait donner sans voler sur le dos des autres. Par conséquent il a com­pris que le sens même de la rencontre du Christ à travers ce mendiant, puisque c'est cela le sens de la vision qu'il a dans la nuit suivante où il voit le Christ revêtu du manteau, est une conversion totale. A partir du moment où l'on est converti pour le Christ, c'est soi-même tout entier qui est converti et c'est littérale­ment la phrase de l'évangile : "Va, vends tout ce que tu as, donne tes biens aux pauvres, puis viens et suis-Moi !" C'est ce qu'a fait saint Martin.

Généralement dans notre connaissance de saint Martin, on s'arrête là et l'on croit que cela suffit. C'est vrai que cette image populaire a contribué for­tement au grand prestige de saint Martin et si l'on s'est arraché de toutes parts ses reliques, au point qu'on pourrait reconstituer au moins sept ou huit squelettes, c'est pour d'autres raisons. En homme très organisé, les légionnaires de l'époque sont capables de faire face à tout, il a transposé les vertus de sa vie militaire dans sa vie monastique. Il a mené sa vie monastique avec un courage de légionnaire et de soldat. C'est pourquoi il est allé tout de suite aux meilleures sources qu'il pouvait trouver à cette époque-là en Gaule. Nous sommes dans la seconde moitié du quatrième siècle et le grand maître à penser, à la fois théologique et spirituel, c'était saint Hilaire de Poi­tiers. Il est donc allé à Poitiers se mettre à l'école de saint Hilaire qui connaissait bien la vie monastique car il avait été exilé plusieurs fois en Orient où il avait dû rencontrer des moines. C'est ainsi que saint Martin, sans avoir vécu la vie monastique en Orient, a compris très vite le sens de cette vie monastique qui était de vivre totalement consacré pour Dieu dans l'étude et la méditation de la Parole de Dieu, dans la louange de Dieu et à l'école d'un maître.

Mais saint Martin a fait un pas de plus. Lors­qu'il a été élu évêque de Tours, il a trouvé un clergé pas très sympathique, peu aimable pour son nouvel évoque, sans doute parce qu'il devait le trouver un peu trop autoritaire et qu'il menait les affaires rondement. saint Martin du faire avec le clergé qu'il avait, comme tous les évêques d'ailleurs. C'est pour cela qu'ils ont une vie si difficile car ils ont un clergé tout fait et qui n'est pas nécessairement de leur goût. Saint Martin a donc décidé d'avoir autour de lui des moines. Une vingtaine d'années avant saint Augustin il a pensé que l'évêque pourrait constituer autour de lui un ceno­bium, un centre de vie commune avec des moines dans une pauvreté assez radicale. Mais saint Martin a compris encore autre chose, que ces moines devaient servir à quelque chose dans l'évangélisation directe. Il y avait en effet, autour de la petite ville de Tours, des campagnes qui n'avaient jamais connu l'évangile car le christianisme a été, dès le début, un phénomène urbain. C'est pour cela que nos communautés chré­tiennes sont plus adaptées à vivre la phase moderne qui est aussi une phase urbaine que les communautés rurales. Saint Martin a donc envoyé ses moines apô­tres évangélisateurs des campagnes. C'était donc déjà des moines apostoliques. Il leur a demandé d'être-là, autour de lui, mais en même temps d'organiser des missions dans les campagnes. Je crois que c'est pour cela que saint Martin a si profondément marqué l'histoire de notre pays car il est véritablement l'évan­gélisateur des pagani, ceux qui vivaient dans les villa­ges de campagne, ce qui a donné notre mot païen. Il était vraiment l'évangélisateur des campagnes païen­nes de la France de son époque.

Nous pouvons demander au Seigneur, par l'intercession de saint Martin, de susciter de nouveaux types de communautés de vie qui soient à la fois soucieuses de cette vie consacrée au Seigneur, de témoignage rendu à la présence et à l'absolu de l'amour de Dieu pour les hommes et que, d'autre part de témoignage se concrétise par une forme de vie d'apôtre, d'annonce de l'évangile dans un monde qui en a tellement besoin.

 

 

AMEN