PAUVRETÉ DE L'HOMME
Mi 6, 6-8 ; Mt 25, 31-46
St Martin de Tours - (11 novembre 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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'évangile que nous venons d'entendre nous rappelle que l'enracinement de la vie de saint Martin comme disciple du Christ fut la réalisation dans sa propre existence de cette parole : "J'étais nu et vous m'avez vêtu!" En effet Martin, soldat de l'empire romain, au moment où les troupes sont en campagne, rencontre un pauvre aux portes d'Amiens et lui donne la moitié de son manteau, car l'équipement du légionnaire appartenait pour moitié à la légion elle-même et pour l'autre moitié au soldat lui-même. Il n'a donc pas"coupé la poire en deux", contrairement à ce qu'on pourrait croire, mais il a tout donné. Il a donné sa propre part, il n'a pas donné ce qu'il ne possédait pas mais qui appartenait à l'armée.
Ce geste a conduit ce catéchumène à entrer dans le mystère du royaume par la réception du baptême. Martin a donc rencontré Dieu d'abord dans un pauvre. A lui peut s'appliquer cette parole du Christ : "Ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous l'avez fait !" Et cette modalité par laquelle Martin a rencontré le Christ pauvre dans le cœur d'un pauvre, s'est manifestée tout au long de sa vie. De sa vie monastique d'abord car, devenu chrétien, il a très vite quitté l'armée pour se mettre sous la direction de saint Hilaire de Poitiers. Là il a connu la pauvreté de l'homme devant le mystère de Dieu, devant l'infinie richesse de l'amour de Dieu, manifesté dans son dessein, dans son plan de salut. Hilaire était alors au sommet de sa "carrière épiscopale" juste avant son exil. Il avait choisi Martin comme exorciste membre de son clergé, et lui a donné ce sens de l'absolu de Dieu et de la pauvreté de l'homme devant ce mystère de Dieu. Ainsi donc, après avoir reconnu le Christ dans les pauvres, Martin devait reconnaître que la présence du Christ se manifestait dans sa propre pauvreté.
Lorsque Hilaire partit en exil, Martin dut prendre une autre "direction" et il commença à implanter plusieurs monastères dont Ligugé est le plus connu parce qu'il existe encore mais il y a eu aussi Marmoutier, Cambe. A travers tout cela, c'est toujours cette quête du mystère du Christ à travers notre faim de Dieu. Il créait pour ses frères des abbayes, c'est-à-dire des lieux où les hommes, affamés de Dieu, pauvres du manque de Dieu, pouvaient, sous sa conduite, se rassembler et découvrir la seule richesse, l'unique nécessaire, le trésor du royaume.
Enfin, lorsque Martin fut devenu évêque de Tours, il exerça encore plus radicalement le service des pauvres. Il a saisi, l'un des premiers, la nécessité urgente d'évangéliser les campagnes. Jusque-là le christianisme était resté un phénomène urbain. Les communautés s'implantaient de ville en ville, avec à leur tête un évêque entouré de quelques prêtres et de quelques diacres. Il y avait un évêque par ville mais les "pagani", ceux qui vivaient "à la campagne", les ruraux, n'avaient pas encore reçu l'annonce de l'évangile. C'est pourquoi "pagani" a donné notre mot "païen" pour nommer ceux qui ne connaissent pas notre Dieu. C'est à partir de la vie de Martin que s'est inscrite, sur notre terre de France, la parole de l'évangile "Les pauvres sont évangélisés." Les païens sont évangélisés. Ceux qui ne connaissaient pas encore le Christ reçoivent la bonne nouvelle du salut.
Saint Martin a réussi en mettre en œuvre tout un dispositif d'évangélisation de la Gaule en demandant à ses moines de faire de l'évangélisation. Le monachisme de saint Martin n'est pas un monachisme enfermé, clos sur lui-même, de communautés qui se retrouveraient uniquement à l'intérieur d'elles-mêmes, mais un monachisme profondément évangélisateur qui était d'ailleurs assez mal vu par son clergé "séculier" qui perdait sa propre exclusivité au profit de moines beaucoup plus hardis, beaucoup plus efficaces qui n'hésitaient pas à risquer tout pour cette évangélisation des campagnes.
Vous savez la postérité de cette audace de saint Martin. La "France profonde" a été évangélisée. Martin a trouvé le moyen de faire pénétrer le christianisme dans cette rude coque d'un vieux paganisme pré-romain, dans cette humanité qui n'avait absolument jamais entendu parler ni de Dieu, ni de la Parole de Dieu, ni même peut-être parfois d'une quelconque civilisation car ils étaient encore relativement en marge. Bien entendu, cela ne s'est pas fait d'un seul coup. Après saint Martin, il faudra beaucoup de vagues d'évangélisation qui ont marqué l'histoire de notre pays et qui n'ont jamais cessé pour essayer d'enraciner de plus en plus le mystère de la Parole de Dieu au cœur des hommes de ce pays. Depuis saint Martin jusqu'aux missions des Rédemptoristes au dix-neuvième siècle, même si cela n'avait pas toujours le même niveau théologique, s'est continué ce grand travail d'évangélisation en profondeur. Et même s'il y a une quarantaine d'années on a pu écrire "France, pays de mission ?" cela voulait dire que le travail était toujours à refaire, mais cela ne voulait pas dire que le travail avait été mal fait.
Nous pouvons continuer à prier saint Martin. Ce qui est le plus déchristianisé c'est peut-être nos villes. Il nous faut retrouver ces sources d'un monachisme suffisamment courageux, évangélique, pour que ces lieux d'absence de Dieu, d'absence de l'évangile puissent redevenir ces lieux ou, par la prédication, par l'annonce, par le témoignage de la présence de Dieu au cœur de ce monde, puisse renaître une nouvelle terre de foi et de joie d'appartenir à Dieu.
AMEN