SAINT MARTIN DE TOURS
Mi 6, 6-8 ; Mt 25, 31-46
St Martin de Tours - (11 novembre 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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i l'on posait à brûle-pourpoint la question de savoir quels sont les personnages qui ont donné à notre pays la physionomie qu'il a aujourd'hui, les personnages "qui ont fait la France", on citerait sans doute Clovis, Jeanne d'Arc, Philippe le Bel, Louis XI, Louis XIV ou d'autres encore, mais je crois qu'on ne penserait pas immédiatement à citer saint Martin. Pourtant il a eu une place importante dans le profil de sainteté de la France, non pas qu'il soit un saint français, car il est né en Pannonie, en Hongrie. Le nationalisme n'existait pas à cette époque. Il était citoyen romain, soldat romain. Or plusieurs centaines de villages de France portent le nom de saint Martin. Le patronage de saint Martin est celui qui est le plus répandu dans notre pays. Et ceci a un sens très beau.
Cela veut dire que, d'une part, saint Martin, de son vivant, a été l'évangélisateur de la campagne. Après le premier essor de l'implantation des communautés chrétiennes dans les villes, et notre région a été une des premières bénéficiaires, un mouvement plus profond d'évangélisation a commencé à atteindre les paysans les "pagani", ce qui a donné notre mot païen, par opposition aux gens de la ville qui étaient chrétiens. Avant même de devenir évêque, sur la base des deux monastères de Ligugé et de Marmoutier qu'il avait fondés, saint Martin a mené une véritable compagne d'évangélisation pour faire entrer la Parole de Dieu dans cette "France profonde" qui était la France des "pagani" de l'époque.
Mais surtout, et c'est cela qui est très beau, à la faveur du culte des reliques, le corps de saint Martin a été multiplié au moins par deux ou trois au minimum parce qu'il a fallu trouver des morceaux de reliques pour la plupart des endroits qui voulaient se réclamer du patronage de saint Martin. Cela nous fait comprendre quelque chose des pays de chrétienté. A partit du moment où l'empire romain a commencé à se dégrader dans ses structures, dans sa consistance politique, administrative et sociale, on recherchait partout, dans les villes comme dans les villages "un patronage". En effet, dans la société d'alors régnait le système de "la clientèle." Un homme fortuné, bien placé, de la noblesse ou de l'aristocratie romaine avait sous sa coupe toute une "clientèle" dont il était le "patron", le maître protecteur qui tenait dans l'unité une petite cellule sociale qui correspondait à peu près à un village ou à un quartier de ville. Ce système constituait un des piliers de la société romaine et quand il a disparu, ce sont les saints patrons des églises qui ont joué le rôle du "patron", de père protecteur. C'est comme cela qu'on a voulu avoir dans chaque endroit des reliques qui étaient la présence du patron, du saint protecteur qui faisait l'unité de la petite communauté paroissiale dans laquelle on vivait et de laquelle on était membre.
Et parmi les patrons les plus prisés, les plus honorés, c'est évidemment saint Martin, dont les reliques étaient si recherchées que s'il fallait reconstituer son squelette il serait sans doute un géant, ou bien il aurait un frère siamois. Tout cela, précisément pour manifester que le cœur même du village, le cœur de la petite communauté qui s'appelle la paroisse avait un patron dont les ossements étaient dans la pierre d'autel, et que la cohésion profonde de cette communauté se faisait autour de ce saint, de cette sainte. saint Martin a été l'un de ceux qui a le plus donné à la communauté villageoise, à la communauté paroissiale sa physionomie de communauté, de communion. Et cela a donc eu une très grande importance.
C'est comme si la charité dont saint Martin avait témoigné tout au cours de sa vie, dont le premier geste de partager son manteau est resté si justement célèbre, c'est comme si cette charité n'avait jamais cessé. Au fond saint Martin a été le ferment de la communion de toute la vie de la France agricole, rurale, de nos villages, de ces communautés de paroisse qui vivaient enracinées, à travers le patronage de saint Martin, dans la communion des saints. C'est quelque chose de très beau, c'est cela qui donne sa physionomie à une histoire, c'est cela le profil profond d'une culture. C'est ce sens d'une communion : le saint patron est là au milieu, et il crée l'unité, il est le ferment de communion, le ferment de la charité au milieu des vivants qui, de génération en génération, par la pratique de la prière, par la pratique des sacrements, par la pratique de la charité à une échelle tout à fait concrète et locale, vit petit à petit du mystère du Christ, par l'intercession même du saint patron qui est là. Et en même temps, comme c'est une relique, ce sont des ossements, c'est le mystère de la résurrection qui est là, c'est l'attente de la récapitulation de toute chose dans le Christ. C'est ainsi que ces communautés chrétiennes vivaient sous le patronage du saint en attendant la bienheureuse espérance, l'avènement de Jésus-Christ Notre Seigneur.
Je crois qu'il y a dans le cœur de chacun d'entre nous une relique de saint Martin qui sommeille. Je crois qu'il y a dans le cœur de chacun d'entre nous, à la fois ce sens de la communauté, de la communion très simple, très concrète, à cette échelle humaine de la vie paroissiale, de la vie de village, de la vie de quartier, et en même temps cette profonde espérance de l'avènement du Seigneur Jésus-Christ. C'est avec cela que nous vivons, c'est comme cela que nous sommes formés, ce sont, pratiquement, nos racines les plus profondes dans notre communion de la foi.
Alors aujourd'hui, très simplement, en célébrant l'eucharistie, même si nous n'avons pas de relique de saint Martin dans notre autel, ce que l'on peut déplorer, mais nous avons celles de saint Jean-Baptiste (dont le corps lui a dû être démultiplié par dix, je suppose), sachons rendre grâces pour la manière dont, à travers la charité des saints qui sont auprès de Dieu et qui sont pour nous le gage de la résurrection, nous est révélé ce sens de la communauté chrétienne. Sachons retrouver très profondément, très sainement, très solidement, je dirais très "paysannement" ce sens de notre communauté rassemblée dans la communion des saints, par l'intercession des saints, dans l'unique corps du Christ.
AMEN