L'AMOUR DU PROCHAIN N'EXCLUT PAS L'AMOUR DE DIEU

Mi 6, 6-8 ; Mt 25, 31-46
St Martin de Tours - (11 novembre 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Crépy-en-Valois : Saint Martin

L

 

'épisode bien connu de la vie de Saint Martin qui, encore catéchumène et donc pas encore entré dans l'Église rencontrant un pauvre lui demander l'aumône partagea son vêtement avec lui, cet épisode a orienté le choix de l'évangile où Jésus nous dit que ce que nous aurons fait au plus petit de nos frères, qui sont les frères de Jésus, c'est à Lui-même que nous l'avons fait.

Il ne faudrait pas, comme on le fait quelquefois de nos jours, entendre cet évangile comme si la charité à l'égard du prochain remplaçait l'amour de Dieu, la charité à l'égard du Seigneur. L'évangile ne dit pas cela. Ce n'est pas une manière de désacraliser la foi, de réduire la vie chrétienne à un bienfaisance ou une philanthropie horizontale. Cet évangile veut au contraire nous marquer à quelle profondeur sont unis l'amour de Dieu et l'amour de nos frères. Ce n'est pas pour dire que l'un peut remplacer l'autre, mais au contraire que l'un exige l'autre et, en quelque sorte, ne peut s'accomplir qu'en incluant l'autre. On ne peut aimer Dieu en vérité, comme nous le dit saint Jean dans son épître, si on n'aime pas son frère avec le même amour que Dieu dépose dans notre cœur et qui est son propre amour, qui, lui avec infiniment de tendresse se penche sur chacun de nos frères et sur chacun de nous. Et inversement, on ne peut pas aimer son frère en vérité, on ne peut pas avoir pour lui une tendresse totale et profonde sans que, explicitement ou non, Dieu soit présent dans notre cœur.

Certes l'exemple de saint Martin nous montre que cet amour de notre prochain, qui inclut déjà en lui la présence réelle de Dieu, peut précéder une explicitation de cet amour de Dieu. Mais saint Martin était catéchumène ce qui suppose qu'il avait déjà rencontré la foi et qu'il était en route vers une foi plénière, quand il a accompli ce geste et par le fait même donc, accompli cette parole de l'évangile qui lui valait déjà l'entrée au Royaume des Cieux. Certes, beaucoup de gens autour de nous peuvent accomplir ce dévouement cette générosité, ce partage profond, non pas seulement de quelques biens mais le partage de leur cœur, avec leurs frères sans savoir de façon explicite que c'est Dieu qui leur donne cet amour et que Dieu est présent dans leur cœur pour leur permettre d'aimer les autres. Mais cela ne veut pas dire que, connaissant Dieu, nous devrions nous détourner de Lui, nous désintéresser de son visage pour concentrer exclusivement nos efforts sur l'amour de nos frères car ce serait précisément méconnaître cette unité profonde qui existe entre ces deux amours. Si nous avons la grâce, et c'est notre cas, de connaître par son nom, le Dieu de toute tendresse, ce n'est pas en négligeant de nous ouvrir à Lui que nous parviendrons à aimer nos frères en vérité. Au contraire, nous allons vider cette générosité à l'égard de nos frères de son moteur et de sa signification la plus profonde. C'est alors que nous risquons de la réduire à une philanthropie finalement assez banale et dont nous découvrirons bien vite que, même humainement parlant, elle se dégrade et elle perd de sa force, de sa puissance.

En vérité, le fond de cet évangile et de notre foi, ces deux commandements n'en font qu'un, le fond de tout cela c'est que l'unique amour, celui qui seul peut nous permettre d'aimer en vérité, vient de Dieu. C'est la présence de Dieu en nous qui, seule nous permet d'aimer en vérité. Que nous ayons reconnu ou non cette présence, l'important c'est que Dieu soit présent dans notre cœur. Dieu peut être éventuellement présent dans le cœur de quelqu'un qui ne sait pas encore prononcer son nom, mais certainement pas dans le cœur de quelqu'un qui négligerait de prononcer ce nom alors qu'il le connaît et qui se détournerait du visage de Dieu, considérerant comme secondaire la prière et l'intimité avec son Seigneur, alors que son Seigneur s'est déjà manifesté à lui et creuse son cœur pour le rendre capable d'aimer.

D'ailleurs, vous avez entendu l'oracle du prophète Michée. Qu'est-il demandé ? "D'accomplir la justice, d'aimer avec tendresse", et ceci c'est notre cœur tourné vers notre frère, "et de marcher humblement en présence de ton Seigneur". Comment aimerions-nous avec tendresse, comment pratiquerions-nous la justice si nous ne marchions pas avec notre Seigneur, si nous ne marchions pas dans l'humilité, c'est-à-dire dans la vénération dans l'adoration, dans l'émerveillement devant la grandeur, la bonté, la tendresse de ce Seigneur ? Il ne peut y avoir de tendresse dans notre cœur que s'il y a la tendresse de Dieu. Nous ne sommes pas capables par nous-mêmes de sécréter une tendresse vraie.

Alors, frères et sœurs, nous devons retenir de la vie de saint Martin qui lui-même, avant de se dépenser au service de ses frères, au service des paroisses qu'il a fondées, au service du diocèse dont il a été évêque, a commencé dans la solitude, dans l'érémitisme, dans la vie monastique, a commencé par se tourner vers Dieu pour puiser en Lui, la source, les forces dont il avait besoin. Ce que nous devons retenir c'est que nous devons donner la place tellement grande à Dieu dans notre cœur que réellement son amour fasse s'élargir les demeures de notre tendresse, de notre affection et que nous soyons capables d'aimer non pas seulement avec nos pauvres forces mais avec la force de Dieu, avec la douceur de Dieu, avec la tendresse de Dieu. Que nous soyons capables de mettre notre cœur au service de l'amour de Dieu pour nos frères, car en vérité, c'est de cela qu'il s'agit. C'est Dieu et Dieu seul qui est amour, c'est Dieu seul qui peut assez aimer. Quand nous aimons nous offrons notre cœur comme un instrument à cet amour de Dieu, pour que l'amour dont Il nous aime, nous envahisse, nous remplisse et nous traverse jusqu'à déborder, jusqu'à pouvoir atteindre ceux qui sont autour de nous, les atteindre d'autant plus largement que nous nous serons davantage laissé remplir par cette présence vivifiante de l'amour de Dieu.

Frères et sœurs, il y a autour de nous beaucoup d'hommes qui ne savent pas que Dieu est amour. Parmi eux, certains, sans le savoir, sont déjà proches de Dieu et, à travers leur cœur, à travers leurs mains, à travers leurs actes, passe quelque chose de l'amour de Dieu. Mais il ne faudrait pas non plus que nous imaginions qu'il suffit d'ignorer le nom de Dieu pour être généreux et que tous les incroyants qui nous entourent sont nécessairement plus chrétiens que nous. Il suffit d'ouvrir les yeux sur notre monde pour voir à quel point la déchristianisation accentue la cruauté des hommes les uns pour les autres, accentue la dureté, la sécheresse et l'indifférence. Alors, ce serait tout à fait absurde de nous imaginer que tous ceux qui ignorent le Christ sont nécessairement remplis de sa présence et vivent l'évangile sans le savoir. Non, il y a, au contraire, beaucoup d'hommes dont le cœur se dessèche faute d'être abreuvé à cette source. Il y a beaucoup d'hommes qui sont dressés les uns contre les autres, faute de connaître l'amour de Dieu qui voudrait passer leur cœur. Il y a beaucoup d'hommes qui persécutent leurs frères, qui les écrasent, qui les transforment en esclaves, qui en font des robots, des machines parce qu'ils n'ont pas connu la force de l'amour et la présence de Dieu.

Nous devons prier plus que jamais pour que, dans le monde entier, dans notre pays d'abord, mais aussi dans d'autres pays qui en ont peut-être plus besoin que nous, car la déchristianisation et l'athéisme les ont envahis de façon plus profonde, plus radicale, nous devons prier intensément, chaque jour, à chaque instant, pour que Dieu se manifeste, pour que Dieu manifeste son amour, sa présence, pour que les hommes accèdent à un peu moins de bestialité, un peu moins de dureté les uns avec les autres, pour que quelque chose de l'amour de Dieu, enfin, puisse passer par leurs mains. Les uns et les autres en ont terriblement besoin : ceux qui sont maltraités et aussi ceux qui les persécutent, car le persécuteur n'est pas plus heureux que ses victimes il est même plus malheureux encore car il est encore plus loin de l'amour de Dieu. Nous qui avons la chance de connaître Dieu et son amour, il faut que nous soyons des témoins, à la fois de cet amour et de ce Dieu qui en est la source et que nous soyons des intercesseurs inlassables, jour et nuit, sans discontinuer, des intercesseurs pour que Dieu se manifeste et que l'amour soit plus fort que tous les égoïsmes, toutes les duretés et toutes les haines des hommes.

 

AMEN