AMOUR DE DIEU OU AMOUR DU PROCHAIN ?
Mi 6, 6-8 ; Mt 25, 31-46
St Martin de Tours - (11 novembre 1980)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Crépy-en-Valois : Bois polychrome
Saint Martin partageant son manteau
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rères et sœurs nous comprenons bien pourquoi en cette fête de saint Martin, l'Église a choisi cette parole du Christ, puisque le célèbre trait de la vie de saint Martin que l'on rappelait à l'instant est la mise en application littérale de cette parole de Jésus. Je ne voudrais pas insister sur ce parallèle entre la vie de saint Martin et cette phrase d'évangile, mais par l'intercession de saint Martin, essayer de creuser avec vous le sens de ces paroles du Christ : voici que le Christ nous révèle que ce que nous faisons au plus petit d'entre nos frères, au plus petit d'entre les enfants de Dieu, c'est à Lui même que nous le faisons, il n'y a pas de différence entre l'amour de Dieu et l'amour du prochain. C'est un seul et même amour qui ouvre notre cœur à celui qui est la source et qui ouvre notre cœur à chacun de nos frères et plus spécialement au plus inconnu, au plus pauvre, au plus petit.
C'est donc dans les gestes de tendresse à l'égard de notre prochain que se révèle en vérité le sens profond de notre vie, et c'est ainsi qu'on peut discerner si notre vie est selon le Christ ou non. Avons-nous ouvert les yeux pour voir ceux de nos frères qui avaient faim, qui étaient nus, qui avaient froid, qui étaient sans abri, avons-nous su reconnaître la présence du Christ en chacun de nos frères ? Et de façon réciproque, avons-nous su être présence du Christ à notre tour pour chacun de ces frères qui attendaient une rencontre, une rencontre véritable, car il n'y a de vraie rencontre que celle de Dieu.
Etre le Christ pour les autres, reconnaître le Christ dans les autres, c'est le secret de la charité fraternelle qui est l'unique commandement que le Seigneur nous a laissé. Est-ce à dire, frères, comme on l'entend quelquefois, ici ou là, que le dévouement à l'égard du prochain, que l'activité apostolique ou l'activité caritative, ou le service aux autres, remplace la prière, remplace l'orientation de notre cœur vers Dieu, puisque l'amour du prochain, suffirait de nous occuper des autres, sans qu'il soit nécessaire de penser explicitement à Dieu, et nous serions sauvés ? Certes pour ceux qui ne connaissent pas le visage de Dieu, pour ceux qui n'ont pas la grâce qui est la nôtre d'avoir été informés, d'avoir été éduqués, d'avoir eu le cœur façonné à la connaissance de Dieu, il est possible, il est même certain que c'est dans l'ouverture généreuse de leur cœur, c'est dans le don d'eux-mêmes à leur prochain que se réalise cette charité théologale, sans laquelle personne ne peut être sauvé.
Mais pour nous qui connaissons le visage du Christ, puisque le Christ Lui-même nous dit que son unique commandement c'est de nous aimer les uns les autres et d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, pour nous qui sommes chrétiens, qui sommes investis par la foi du Sauveur, devons-nous nous contenter de l'amour du prochain et considérer que cela suffit, que cela tient lieu du reste et qui est superflu, peut être négligeable, certains diraient inutiles de se tourner aussi vers Dieu ? Je crois que nous ferions un profond contre-sens, car pour reconnaître dans nos frères, le plus petit de nos frères la présence du Christ, il faut avoir le regard capable de discerner cette présence, il faut que nos yeux soient habitués au visage de Dieu pour que ses traits, les traits de son visage nous sautent aux yeux en quelque sorte, dans chacun de nos frères. Et comment pourrions-nous reconnaître les traits du visage du Christ si nous ne recherchons pas passionnément et chaque jour à scruter ce visage ?
Autrement dit, pour aimer en vérité chacun de nos frères, il faut d'abord que nous ayons appris avec notre cœur ce que c'est que d'aimer vraiment, c'est-à-dire que nous ne devons pas simplement aimer chacun de nos frères avec nos pauvres forces, dans les limites étroites des capacités de notre cœur. Pour cela il n'est pas nécessaire d'être chrétien, il n'aurait pas été nécessaire que Dieu s'incarne et vienne sur terre, il n'aurait pas été nécessaire que Dieu souffre la passion, et meure sur la croix et ressuscite le matin de Pâques. S'il s'agissait simplement d'ouvrir notre cœur à notre prochain, peut-être pourrions-nous, avec nos propres forces, essayer de le faire de notre mieux. Nous voyons bien autour de nous tant de gens qui ne connaissent pas le Christ, qui sont souvent meilleurs que nous.
Ce que l'on attend de nous, chrétiens, c'est que nous ouvrions notre cœur à nos frères, non pas simplement avec nos forces d'amour qui nous appartiennent, que nous sommes capables de faire venir de notre propre fond, mais que nous aimions nos frères avec l'amour même du Christ, avec la puissance d'amour, la totalité d'amour et l'infinité d'amour qui est celle du cœur du Christ. Il faut que nous laissions notre propre cœur être ensemencé par l'amour de Dieu pour que notre cœur soit en contact direct, en prise directe, sur le cœur de Dieu, pour qu'il dépasse ses propres limites et qu'ainsi nous puissions aimer nos frères, non pas d'une façon quelconque, médiocre, non pas d'une façon humaine, mais avec toute la plénitude de Dieu, Dieu qui nous propose cette plénitude, qui nous propose de la mettre en nous si nous ouvrons à Lui. Vous voyez que bien loin de tenir lieu de relation pour qu'elle soit la source, la seule source valable, la seule source suffisante à notre amour pour notre prochain.
Si saint Martin a pu être un exemple de ce don de soi, d'être un frère pour l'homme dans un acte de charité spontanée qui est comme le symbole de tous les actes de charité auxquels nous sommes appelés dans des circonstances souvent très différentes, si saint Martin a pu agir ainsi, c'est précisément parce qu'il ouvrait son cœur à la venue de Dieu. Il avait converti son cœur ; son cœur s'était retourné vers le Seigneur, et déjà avait été rempli de cette présence aimante. Et il n'a cessé toute sa vie, parce qu'avant d'être évêque de Tours, il a été moine, il n'a cessé de rechercher, cette image de Dieu non pas pour s'en satisfaire, non pas pour s'en contenter, mais pour que ce visage envahisse sa propre vie et le transforme tout entier à son image, en fasse un autre Christ, pour tous les hommes de notre pays qu'il a évangélisés, et pour nous tous qui, des années après, vivons encore de cette évangélisation, dont saint Martin a été l'initiateur parce que saint Martin était rempli du feu de l'amour de Dieu.
Alors, frères et soeurs, cessons ces oppositions, inutiles et fallacieuses, ce n'est pas en nous tournant vers nos frères que cela nous tiendra lieu d'amour de Dieu. C'est d'un même élan dont Dieu est la source, que nous pouvons puiser dans le coeur de Dieu la force de L'aimer, et ensuite répandre, rayonner cette force d'aimer, qui nous dépasse, pour nos frères qui ont besoin.
AMEN