PAPAUTÉ ET POLITIQUE

2 Tm 1,6-14 + 2 Tm 2, 1-3 ; Lc 22, 24-32
St Léon le Grand - (10 novembre 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Lumière pour son peuple

F

rères et sœurs, "Qui est le plus grand ?" se demandent les disciples ? Jésus leur explique clairement au moment où il va devenir le serviteur de l'humanité entière sur la croix, que le plus grand, c'est celui qui sert et non pas celui qui se fait servir, et Jésus ajoute "Et moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert". C'est dans cette page de l'évangile que Jésus renverse l'ordre des grandeurs, faisant du service et de la charité la marque même de la grandeur et non pas la domination ou la jouissance.

Je crois que Léon le Grand a mérité de titre de grand, précisément parce qu'il a été un serviteur. Un peu comme ici en France quand on veut faire un éloge d'un homme politique, (c'est très rare qu'on le fasse), on dit que c'est un grand serviteur de l'État. Je pense que saint Léon le Grand était vraiment un serviteur, parce qu'on ne peut pas dire qu'il ait été un serviteur de l'État, parce que ce n'était pas un homme politique, mais cependant, il a toutes les qualités d'un grand homme politique, c'est-à-dire le sens de l'unité, le sens de ce qu'il faut faire, et le sens de ce qui doit être les références intellectuelles et spirituelles pour une société. C'est évidemment un vaste programme, mais c'est un peu le portrait humain et spirituel de saint Léon.

On ne connaît pas la date exacte de sa naissance, mais il a environ quarante ans de moins de que Saint Augustin. Il a peut-être pu entendre parler de saint Augustin de son vivant, il est devenu pape à Rome, on ignore aussi exactement à quel âge, vers 440. Il est resté pape pendant vingt et un an. Il est très discret sur son passé, on ne sait pratiquement rien de ses origines. Avant d'être pape, il a reçu une mission très importante : archidiacre de Rome. Il avait la responsabilité de la gestion de la ville de Rome en tant que responsable du service des pauvres, organisation des catacombes. C'était l'homme de confiance du pape et en même temps, c'était vraiment un vrai génie théologique, le pape l'a envoyé faire plusieurs séjours à Constantinople comme apocrysiaire, une sorte de nonce, observateur, discutant, notamment à une époque assez difficile, celle du Concile d'Éphèse où l'on a commencé à se demander comment le Christ était en même temps homme et Dieu, est-ce que cela faisait un homme d'un côté et un Dieu de l'autre. Léon à cause de ce séjour à Constantinople a connu Cassien, qui est venu fonder la vie monastique en Provence, il faut imaginer l'énorme réseau de contacts qui existait à cet époque-là, c'est grâce à cela qu'il a bien connu aussi la théologie des orientaux. Il en a perçu les richesses mais aussi les crises et les difficultés possibles.

C'est lorsqu'il a été élu pape que tout cela a vraiment porté du fruit. Pourquoi ? Saint Léon s'est attaqué à trois hérésies. Saint Augustin avait bataillé contre les pélagiens, c'est-à-dire ceux qui disaient que pour que la grâce soit efficace, il fallait que l'homme fasse d'abord un effort. Ils disaient qu'il fallait que Dieu conditionne son action au bon vouloir de l'homme. Le pélagianisme est toujours resté un tout petit peu dans la mentalité occidentale, pour être sauvé, il faut que nous soyons le déclencheur, le détonateur. Cela va contre le sens de l'absolue gratuité de la grâce, quand on est sauvé, effectivement, il faut le vouloir, mais ce vouloir lui-même est déjà porté par la grâce. Les pélagiens continuaient à agir et il a fallu que saint Léon soit extrêmement sévère avec eux, il a réussi à gagner sur ce terrain et ceux qui ont continué l'œuvre de saint Léon dans ce sens-là c'est Césaire d'Arles notamment.

Le deuxième combat était plus difficile et plus sournois, également en Occident, la gnose avait quand même encore des réseaux assez influents, et surtout en Afrique. Quand l'Afrique a été envahie par les invasions barbares, beaucoup de gnostiques, inspirés des manichéens, ceux avec lesquelles Augustin avait eu maille à partir, se sont repliés en Italie. Les gnostiques faisaient du Christ une sorte d'être divin qui n'était jamais vraiment homme, jamais vraiment incarné, qui n'avait jamais vraiment participé à notre condition humaine, qui était donc une sorte de zombie qui n'avait peut-être pas subi le supplice de la croix, bref, une sorte de Christ déshumanisé, une sorte d'ange ayant plus ou moins apparence humaine. Cela a beaucoup aidé l'Église d'Espagne qui à cette époque avait une hérésie assez proche de celle-là, qui s'appelait les priscillianistes, des gens qui considéraient que quand on vivait avec une certaine manière de croire, on était dispensé de tout ce qui concernait le corps, avec toutes les facilités que l'on pouvait s'accorder de ce point de vue-là.

Enfin, le troisième combat, est celui qui l'a rendu le plus célèbre. En Orient en 447, à Constantinople un moine un peu têtu et un peu buté qui s'appelait Eutychès, a commencé à nier que le Christ ait eu une humanité vraiment consistante et réelle. C'était pour des raisons proprement spirituelles et théologiques, il voulait tellement que le Christ soit Dieu qu'il avait complètement écrasé l'humanité du Christ, on la considérait comme une sorte de goutte d'eau perdue dans un océan de divinité. Cela a suscité tout de suite chez les grecs le plaisir de discutailler, d'élaborer des idées, des concepts, des notions, des polémiques. Cela a provoqué une sorte d'échauffement de toute la ville de Constantinople, également à Antioche et Alexandrie, et il a fallu que l'empereur convoque un concile. Le premier concile devait se réunir à Éphèse et le mieux qu'on ait fait c'est que les partisans de l'hérétique Eutychès ont commencé par assassiner l'évêque de Constantinople. Saint Léon a demandé que ce concile se réunisse mais à Chalcédoine, tout près de la résidence impériale, de l'autre côté du détroit du Bosphore. Léon se méfiait de cet esprit bagarreur, chicanier et discutailleur des grecs et il a envoyé au nouveau patriarche de Constantinople Flavien, une lettre qui, à l'époque, s'appelait un "tome". C'est le Tome à Flavie, qui est un des grands chefs-d'œuvre de la littérature chrétienne pour nous dire comment penser la réalité de l'humanité du Christ qui n'est pas noyée, dissoute dans la divinité, mais qu'il y a une véritable synergie, une collaboration entre la plénitude de l'humanité de Jésus et la plénitude de la divinité du Verbe de Dieu qui forment un seul être, et c'est là qu'il a un certain nombre de formules qui ont marqué toute la tradition théologique.

Ajoutez à tout cela une énorme correspondance dans laquelle il se permet d'intervenir toujours avec beaucoup de délicatesse et de finesse, par exemple aux évêques d'Égypte. Il leur écrit : "Ne me traitez pas comme si j'étais plus que les évêques, parce que cela diminuerait votre épiscopat. Je suis votre serviteur, je ne veux pas qu'on diminue la valeur de votre épiscopat en prétextant je ne sais quelle supériorité de l'évêque de Rome". Il n'y en a plus beaucoup qui l'ont écrit après lui, il était assez grand lui, pour l'écrire.

Il faut encore mentionner ces événements extraordinaires où il montre qu'il est aussi un grand homme politique, c'est en 451, Attila franchit les Alpes et envahit l'Italie. Même si on le représente comme un sauvage, lui, n'avait qu'une idée, c'était de devenir calife à la place du calife ! Il va attaquer Rome, espérant s'emparer de la ville dans le massacre et le bain de sang, car disait-on, l'herbe ne repoussait pas sous le passage des sabots de son cheval. Là, il n'y avait pas d'empereur, il était à Constantinople, le général qu'il avait envoyé pour résister s'était retiré, cela avait été un échec. Léon est allé seul, entouré de son clergé, à la rencontre d'Attila et il a réussi à négocier avec lui. Attila s'est retiré, c'est la preuve que saint Léon avait suffisamment d'ascendant et de force humaine et spirituelle pour renvoyer dans ses foyers, Attila et toute son armée. Rome lui est très reconnaissante de cet épisode. Il a renouvelé le fait avec le chef des Vandales qui formait le projet de piller Rome. C'était la vie quotidienne du pape Léon à Rome, non seulement de négocier avec les envahisseurs car l'autorité politique était complètement défaillante, à longueur de lettre, saint Léon se plaint de ce qu'il est obligé d'organiser les services alimentaires, le ravitaillement de Rome en blé qui venait de l'Égypte.

C'est un homme extrêmement complet, il est capable de faire face sur tous les fronts. C'est pour cela aussi qu'on l'a appelé "le grand", mais ce qui est extraordinaire, c'est que sa foi et sa charité on fait l'unité dans tout cela. Cette surabondance de sainteté et de charité lui permettait de tenir tout cela ensemble non seulement pour lui, mais aussi pour tous ceux ont il avait la charge.

On peut demander à Dieu qu'aujourd'hui il suscite un certain nombre de saint Léon à différents niveaux, pour que l'Église en la personne de ses ministres et de ses serviteurs, soit grande par le service et maintienne une véritable présence du salut au cœur du monde.

 

AMEN