LA FORCE DE L'AMOUR

2 Tm 1,6-14 + 2 Tm 2, 1-3 ; Lc 22, 24-32
St Léon le Grand - (10 novembre 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


S

imon, quand tu seras revenu, affermis tes frè­res !" Cette parole est une de celles qui, dans l'évangile, fondent l'infaillibilité du successeur de Pierre dans la déclaration de la foi. Satan ne cesse de passer la foi de l'Église au crible car il suscite dans l'Église des explications simplificatrices qui, en fait, détruisent la foi.

Que Jésus soit le Fils de Dieu tout en étant le fils de Marie, un homme comme nous, voilà quelque chose qui est très difficile à concevoir, à comprendre, et c'est pourquoi les hommes ont été tentés de simpli­fier cette donnée de notre foi en la réduisant, en fait, rien du tout. Bien souvent de nos jours encore, des hommes qui se croient chrétiens, pensent que le Christ n'est au fond qu'un homme exceptionnel, un homme comme les autres, sinon plus intelligent du moins plus illuminé intérieurement, plus fidèle, plus proche de Dieu, mais enfin un homme. Et à travers les siècles l'Église a dû se défendre contre cette tentation de réduire le mystère du Christ à quelque chose de tout à fait banal, voire exceptionnel.

Comme il y a eu de grands artistes, de grands hommes d'Etat, de grands penseurs, de grands philo­sophes ou de grands saints, il y aurait eu, à la tête, peut-être meilleur que les autres et plus élevé, Jésus. Mais il y aussi une tentation inverse qui consiste à considérer Jésus comme tellement Dieu, tellement semblable au Père qu'Il ne serait homme que d'une façon apparente. Et cela aussi a tenté un certain nom­bre de penseurs plus mystiques que les premiers, moins terre à terre, à travers l'histoire de l'Église. On a dit que Dieu avait fait semblant d'être un homme, que son humanité avait été "absorbée" par sa splendeur et sa puissance divine et que c'était un homme tellement exceptionnel, tellement différent de nous qu'il n'avait pas grand-chose de commun avec nous, un homme qui était Dieu au point qu'il savait tout, avait tout prévu et l'on a même été tenté de croire qu'il n'avait souffert qu'en apparence, qu'il avait fait semblant, pour nous édifier, d'être tenté par le diable, d'avoir faim, d'avoir soif ou de souffrir sur la croix, mais qu'en réalité Il était si proche du Père que tout cela ne l'atteignait pas vraiment.

A travers l'histoire de l'Église, toutes ces hé­résies ont sans cesse tenté et secoué les hommes. Saint Léon a été mis en face de l'hérésie d'Eutychès, un obscur moine de Constantinople qui, dans la fer­veur de son élan mystique et dans sa volonté de contrer ceux qui humanisaient trop le Christ et en faisaient un simple homme, avait affirmé que, en Jé­sus, l'humanité était dissoute dans la divinité. Saint Léon a eu le mérite de donner une définition aussi équilibrée que possible de la personne et de la nature du Christ. Il affirmait que, dans l'unité personnelle de Jésus, il y avait la vérité de sa divinité mais aussi la vérité complète d'une nature humaine, que Jésus était homme entièrement, totalement, comme nous, ayant une âme et un corps comme nous, ayant vécu de sa naissance à sa mort, ayant grandi ayant appris à mar­cher, à lire, à s'exprimer, ayant souffert de la faim, de la soif, ayant dormi, ayant été heureux, ayant aussi subi la Passion, ayant connu une mort en tout sembla­ble à la nôtre. Jésus, vrai Dieu, est aussi vrai homme et ne fait pas semblant d'être un homme. Et nous pou­vons, à tout instant, nous retourner vers Lui avec la certitude de trouver en Lui tout ce qui est notre vie. Il n'y a pas un événement de la vie humaine, il n'y a pas une difficulté, une souffrance de la vie humaine qui soit étrangère au Christ. Quoi que nous vivions, quoi que nous fassions, nous pouvons savoir que le Christ est à côté de nous, avec nous, partageant exactement ce que nous sommes, ce que nous connaissons et ce que nous vivons de l'intérieur. Le Christ nous accom­pagne sur notre route d'hommes et Il s'est fait en tout identique à nous, pour pouvoir nous rendre sembla­bles à Lui. Car il y va du centre même de notre foi.

Si Dieu s'est fait homme, c'est pour devenir notre frère, afin que, étant les frères du Christ, nous puissions, comme Lui, être les fils du Père. C'est le dessein de Dieu, de toute éternité. En nous créant, Dieu a voulu faire de nous ses enfants, faire de nous ses fils, c'est-à-dire nous faire participer à sa vie, pour que nous puissions être totalement imprégnés de cette vie, élevés à la communion la plus intime de la vie de Dieu. Pour cela, comme le dit saint Paul, il faut que nous soyons "de la race de Dieu". Pour être de la race de Dieu, il fallait que notre pauvreté soit ensemencée par sa présence vivifiante et le Christ s'est fait homme, en tout semblable à nous, pour pouvoir, de l'intérieur, guérir notre humanité blessée et conduire au Père dans une filiation réelle. Il fallait donc que Jésus soit en tout semblable à nous pour que tout ce qu'il y a en nous soit sauvé. "Seul ce qui a été assumé par le Christ est sauvé dans l'homme" disent les Pères de l'Église. Jésus a un corps humain pour que notre corps soit sauvé et ressuscite au dernier jour. Jésus a une âme humaine pour que notre âme soit sanctifiée et parvienne à la connaissance de Dieu. Jésus a un cœur humain pour que notre cœur soit capable d'ai­mer avec la force de l'amour de Dieu.

Rendons grâce à Dieu d'avoir suscité des hommes assez fidèles assez proches par la prière, du mystère de Dieu, comme saint Léon, pour sentir où était la vraie foi, pour défendre cette foi contre toutes les tentations de facilité, pour nous donner de pouvoir aujourd'hui, affirmer notre Credo avec cette certitude victorieuse qui nous conduit dans la réalisation plé­nière du dessein de Dieu sur nous.

 

 

AMEN