LES ÉPREUVES DE LA FOI

2 Tm 1,6-14 + 2 Tm 2, 1-3 ; Lc 22, 24-32
St Léon le Grand - (10 novembre 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

D

ans ce service que tous les ministres de l'Église accomplissent pour le peuple de Dieu, ce service qui les met dans la conti­nuation du Christ qui est parmi nous non pas comme celui qui est à table mais comme celui qui sert, il y a confié à Pierre lui-même et à ses successeurs la charge d'affermir ses frères dans la foi. Même si Pierre a renié le Christ il est revenu, par la grâce de Dieu et l'on peut dire que sa foi n'a pas défailli. Elle est passée par l'épreuve, mais le Christ lui a rendu cette foi un moment obscurcie dans son esprit. "J'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas, et toi, une fois revenu, affermis tes frères !" Les successeurs de Pierre ont reçu ce même ministère, ce même service d'affermir leurs frères dans la foi, non pas leur foi à eux, mais la foi que le Christ leur donne et dans la­quelle Il les établit.

Le pape saint Léon est un exemple de ce mi­nistère de Pierre. L'histoire de l'Église est pleine de ses épreuves en ce qui concerne sa foi. Et cela se comprend très bien. Le mystère de Dieu est insonda­ble et les hommes ont toujours cette tentation de le simplifier, de le rendre raisonnable, accessible immé­diatement à nos catégories. Un Dieu unique en trois personnes, c'était bien compliqué, alors on pouvait dire que deux de ces personnes n'étaient pas tout à fait Dieu : c'était l'hérésie de l'arianisme. Parler de trois personnes c'est une façon de parler, c'était plutôt trois manifestations différentes de l'unique Dieu, et c'était une autre hérésie, le modalisme. Ensuite, c'est le mystère même du Christ qui a semblé trop insonda­ble. Un Christ à la fois Dieu et homme, comme c'est compliqué ! Alors on a pensé d'abord que c'était un homme habité par l'Esprit de Dieu et ce fut le Nesto­rianisme. On a aussi pensé que c'était un Dieu qui faisait semblant d'être un homme ou encore qui ab­sorbait d'une certaine manière l'humanité dans sa di­vinité : c'est le monophysisme.

C'est cette dernière erreur, une parmi beau­coup d'autres, mais toutes viennent de ce même défaut de vouloir rendre rationnel un mystère qui dépasse notre raison, c'est cette dernière erreur que Saint Léon a dû combattre. Puisque certains avaient fait du Christ, comme souvent de nos jours, un simple homme habité par la présence de Dieu, saint Cyrille et le concile avaient condamné cette erreur et manifesté la vraie divinité du Christ. Alors d'autres, dans leur grand zèle, en sont allés jusqu'à tellement manifester la divinité du Christ qu'ils absorbaient cette humanité dans sa divinité. Saint Léon a donc affirmé avec force et soutenu cette opinion que pratiquement personne n'osait tout à fait défendre, il a soutenu cette opinion qui est la vraie foi, que le Christ vraiment Dieu est aussi vraiment homme, pleinement homme, en tout semblable à nous, sauf le péché.

Semblable à nous par sa naissance, par sa croissance, par son apprentissage de la vie humaine, semblable à nous par le partage de nos joies, de toutes nos peines, semblable à nous par la souffrance et par la mort, semblable à nous aussi par la résurrection puisque Il nous communique la force de sa résurrec­tion. Et cette espérance qui nous est donnée par la Pâque du Christ n'a de sens que si le Christ est vrai­ment semblable à nous. Car si le Christ n'était qu'une apparence d'homme, sa résurrection n'aurait pas de raison de se réaliser en nous comme en Lui. Cela pourrait être un mystère proprement divin et nous resterions à l'écart sur le bord de la route, à regarder ce phénomène merveilleux d'un Dieu sous apparence humaine qui, après avoir fait plus ou moins semblant de mourir, ressuscitait tout naturellement. Non, c'est un homme vrai, semblable à nous, un homme de chair et de sans, un homme qui a partagé toutes les vicissi­tudes d'une vie humaine c'est celui-là qui est en même temps Dieu. Non pas habité par la grâce de Dieu, non pas comme un Temple dans lequel se trouverait l'Es­prit de Dieu, mais un homme réellement, en même temps vraiment homme et en même temps vraiment Dieu.

Et alors la promesse, pour nous, est immense, l'espérance infinie. Car si Jésus est vraiment homme comme nous, Il nous appelle à devenir Dieu comme Lui, à être réellement transformés, transfigurés au plus profond de nous-mêmes, à être exaucés au-delà de nos limites, de ce qui est pensable pour nous, à entrer dans le mystère du bonheur, de la joie et de l'amour divin, à participer à la relation de tendresse infinie qui est celle du Père pour le Fils et du Fils pour le Père, à recevoir la vivification que cet amour trinitaire répand autour de lui. Nous sommes appelés à ce que notre cœur soit rempli de l'amour de Dieu, à ce que notre cœur apprenne à aimer à la manière de Dieu, à ce que notre chair soit pétrie par cette force vivifiante de l'amour de Dieu, à ce que notre être tout entier, âme et corps, soit, par la force de cet amour, victorieux de la désintégration du péché et de la mort.

Voilà comment notre espérance se fonde dans ce mystère du Christ. Et c'est cela que Saint Léon a vu avec tellement de clarté, tellement de netteté et qu'il a su affirmer avec force contre tous ceux qui, par piété, voulaient absorber l'humanité du Christ dans sa divi­nité, pour mieux dire qu'Il était Dieu. Saint Léon n'a pas cédé à cette fausse piété. Il a pensé qu'il était plus fort, plus profond, plus conforme à la foi, plus néces­saire, plus indispensable pour que cette foi soit effi­cace de dire que Jésus, vraiment Dieu certes, était aussi vraiment homme, homme jusqu'au bout, totalement.

C'est grâce à des hommes comme saint Léon qui ont su humblement être pénétrés du mystère pour pouvoir le défendre avec d'autant plus de force qu'ils savaient qu'ils ne défendaient pas leur opinion per­sonnelle mais la vraie foi, c'est grâce à ces hommes-là que-nous sommes croyants aujourd'hui et que cette foi et cette espérance nous habitent. Sachons vivre de cette foi, ne pas laisser ce dépôt se perdre ou se diluer, ou simplement être oublié dans une certaine indiffé­rence. Sachons vivre de cette foi pour qu'elle nous donne des raisons d'exister et d'espérer, et de marcher vers l'accomplissement du Royaume.

 

AMEN