SERVITEUR DE L'ÉGLISE

2 Tm 1,6-14 + 2 Tm 2, 1-3 ; Lc 22, 24-32
St Léon le Grand - (10 novembre 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


J

e suis parmi vous comme celui qui sert !" Plus qu'une consigne c'est cet état d'âme, c'est cette profonde attitude du cœur que Jésus donne à ses apôtres au moment où Il leur confie le gouvernement de l'Église. "Celui qui gouverne doit être parmi vous comme celui qui sert." Le Pape saint Léon le Grand a été le serviteur de l'Église.

Pape, c'est-à-dire évêque de Rome pendant vingt et un ans, il a défendu le peuple de cette ville à une époque particulièrement troublée contre Attila et ses hordes de Huns qui dévastaient l'Europe, et plus tard contre Genséric et les Vandales. Lui-même s'est porté personnellement à la rencontre d'Attila et de Genséric pour essayer d'empêcher la dévastation de la ville. Il obtint qu'Attila quitte l'Italie et que Rome soit épargnée mais plus tard Genséric passera outre et Rome sera dévastée mais grâce à l'intervention de saint Léon la vie des habitants sera préservée.

Saint Léon a donc été serviteur de son peuple dans des circonstances particulièrement et à un niveau très concret. Il ne s'est pas contenté de défendre son peuple spirituellement il a été le serviteur de la vie de tous ceux qui lui étaient confiés, à un moment où l'empereur était totalement défaillant et incapable de soutenir l'affrontement avec les barbares qui défer­laient sur l'empire.

Mais si saint Léon est appelé le Grand c'est surtout parce qu'il a été le serviteur de la foi. Jésus dit à Pierre : "Vous avez participé à mes épreuves, mais Satan a demandé de vous cribler à nouveau comme le froment. J'ai prié pour que ta foi ne défaille pas et que tu confirme et affermisse tes frères." C'est exac­tement cela qu'a réalisé saint Léon le Grand, affermir ses frères dans la foi, car au plan de la foi aussi l'épo­que où il a vécu était une époque troublée, une époque difficile. L'Église n'avait pas encore pleinement pris conscience de toutes les modalités d'expression de la foi qui résultaient du texte de l'évangile. Après avoir, pendant un temps, cru que le Christ était inférieur au Père en divinité, le concile de Nicée mit au point cet article de foi en déclarant l'égalité parfaite en divinité du Père, du Fils et de l'Esprit. Plus tard, c'est sur le Christ Lui-même que vont porter les difficultés. On croira d'abord que le Christ est un homme habité par une présence divine et le concile d'Ephèse définira que le Christ est "vraiment Dieu" qu'il est "le Fils de Dieu" et que c'est une unique personne divine qui s'est incarnée au point que Marie peut être appelée "Mère de Dieu". Ce que nous disons dans notre prière re­monte à cette prise de conscience de la foi de l'Église au concile d'Ephèse.

Mais voilà que ceux qui réfléchissent, quel­quefois trop, ne cessent jamais de dévier. On n'a pas plus tôt affirmé que Jésus était pleinement Dieu que de nouveaux théologiens ou des moines commencent à faire s'évanouir l'humanité du Christ dans sa divi­nité. Ils dissolvent la réalité de l'humanité du Christ en avançant qu'il a seulement fait semblant d'être un homme ou plus exactement que son humanité est comme absorbée par sa divinité et elle s'y perd. Cette nouvelle thèse théologique apparaît pendant le ponti­ficat de saint Léon. En 449, un nouveau concile d'Ephèse veut mettre en accusation le patriarche de Constantinople, Saint Flavien parce qu'il défend la réalité de l'humanité du Christ. Alors Léon écrit une lettre encyclique adressée à Flavien pour défendre la foi de celui-ci qui est la foi de l'Église, pour affirmer que "si le Christ est vraiment Dieu, Il est aussi vraiment homme" et que s'il y a en Lui une unique personne qui est personne divine, la deuxième personne de la Trinité, il y a deux natures, une nature divine certes, mais aussi une nature humaine pleine­ment constituée. Cette lettre va d'abord être bafouée et ne sera pas lue à ce Concile qui condamnera Flavien, mais le pape condamnera le faux concile d'Ephèse et en convoquera un autre à Chalcédoine qui, en 451, affirmera de façon définitive et plénière la vraie foi de l'Église "le Christ vrai Dieu et vrai homme", aussi pleinement homme qu'Il est pleinement Dieu.

C'est ce combat pour la foi, pour affermir la foi de ses frères, pour protéger l'authentique foi de Flavien persécuté, pour condamner ceux qui dénaturaient la vérité du Christ qui a été celui de saint Léon. Voici quelques paroles qu'il adressait à Flavien : "La vérité des deux natures, humaine et divine, du Christ est pleinement sauvegardée et elles sont réunies en une seule personne, car la majesté divine s'est revêtue de l'humilité humaine, la force s'est revêtue de la faiblesse, l'éternité de la mortalité. Le Christ a pris l'état de serviteur sans la souillure du péché, relevant l'humanité sans diminuer sa divinité car le Christ, Fils de Dieu, n'aurait pu opérer notre salut s'II n'était à la à la fois Dieu et homme."

Et plus loin saint Léon continue : "Celui qui a pris une véritable et entière nature humaine a pris vraiment les sens de notre corps, les sentiments de notre âme. Ce n'est pas parce que tout en Lui était plein de grâce et de miracle qu'Il a dû pour autant pleurer de fausses larmes ou simuler la faim en pre­nant de la nourriture, ou feindre le sommeil en pa­raissant dormir. C'est dans notre humiliation qu'Il a été méprisé, c'est dans notre affliction qu'Il a été at­tristé, c'est dans notre douleur qu'Il a été crucifié. Car sa miséricorde a subi les souffrances de notre état mortel afin de les guérir, sa force a accepté nos faiblesses afin de les vaincre."

Avec saint Léon, nous devons nous tourner avec une infinie action de grâces vers le mystère du Christ, le Christ qui s'est fait notre serviteur, le Christ qui s'est fait semblable à nous jusque dans toutes les faiblesses et les fragilités de notre humanité, de notre chair humaine, de notre psychologie, le Christ qui a accepté d'avoir faim et soif, le Christ qui a accepté de souffrir, d'être déchiré dans sa chair et de mourir, le Christ qui s'est fait comme nous, jusqu'au dernier souffle et jusqu'à la dernière goutte de son sang pour que, de l'intérieur, notre faiblesse soit guérie, notre pauvreté soit enrichie, notre manque d'amour rempli par la plénitude de son amour, pour que notre mort soit traversée par sa vie, pour que notre péché soit transfiguré par sa grâce. C'est cela le mystère de l'incarnation du Christ, et c'est à des hommes comme saint Léon que nous devons de pouvoir affirmer notre foi avec cette certitude, avec cette force, avec cette confiance. Cette foi qui nous illumine et qui nous éblouit, car qu'y a-t-il de plus beau et de plus merveilleux que de penser à cette douceur de Dieu qui s'est fait infiniment proche pour nous rendre proches de Lui, Dieu qui s'est fait totalement homme pour que nous soyons, de l'intérieur, divinisés par sa grâce ?

Rendons grâce à Dieu, rendons grâce au Christ pour son incarnation. Rendons lui grâce aussi pour le don qu'Il a fait à son Église de ceux qui nous ont transmis cette foi.

 

AMEN