THÉOLOGIEN, PASTEUR ET LITURGE
2 Tm 1,6-14 + 2 Tm 2, 1-3 ; Lc 22, 24-32
St Léon le Grand - (10 novembre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Antiphonaire
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I |
l y eut une contestation pour savoir quel était le plus grand !" En fêtant aujourd'hui saint Léon, je crois qu'il ne peut pas y avoir de contestation, nous fêtons sans doute le plus grand pape après saint Pierre, un des plus grands hommes de l'histoire de l'Église. Il est grand parce qu'il a vraiment vécu la parole que dit Jésus pour résoudre le problème du plus grand : "Je suis au milieu de vous comme celui qui sert !" Saint Léon a mis au service de l'Église et de la société de son époque un amour prodigieux et toutes les ressources d'humanité qu'il avait. Il a été le serviteur au moins dans trois grands domaines, en étant théologien, en étant pasteur et en étant liturge.
Il a été serviteur en étant théologien car, avant même d'être pape, il a dû affronter certaines contestations surtout dans l'Église d'Orient, chez les Grecs, au sujet des deux natures du Christ. Saint Léon a été envoyé par le Pape dont il était diacre comme apocrisiaire, c'est-à-dire pratiquement comme secrétaire plénipotentiaire, avec tous les pouvoirs pour régler les difficultés et les oppositions au concile de Chalcédoine. Les canons de ce concile contiennent de larges passages d'un petit traité de saint Léon. Saint Léon a toujours été très honoré par les grecs, ce qui n'est pas peu dire, parce que je vous prie de croire qu'au cinquième siècle, les théologiens grecs et orientaux avaient un mépris sans mesure pour les romains et les latins. Pour que saint Léon ait été cité dans un concile grec, il fallait que ce soit une très grande pensée et une très grande clarté. C'est notamment dans le Tome de saint Léon que l'on trouve la formule "deux natures et une seule personne." Ensuite dans toute son œuvre saint Léon a su proclamer cette foi par toutes les homélies et les commentaires qu'il a donnés. C'est donc un très grand serviteur de la foi.
Il est aussi un très grand pasteur et à un double titre. D'abord parce que, vraiment il a servi l'Église avec ce sens très fort de la communion des Églises. Sans doute parce que, avant d'être pape, il avait lui-même pratiquement assuré toutes les relations publiques de l'Église de Rome avec les autres Églises, il avait ce sens que l'évêque de Rome présidait à la communion, mais sans rien enlever, et cela il l'a dit plusieurs fois dans des lettres, sans rien enlever de l'épiscopat des autres évêques. Saint Léon a beaucoup réfléchi sur la situation de l'Église de Rome et de l'évêque de Rome par rapport aux autres évêques et aux autres Églises. Il affirmait dans ses lettres qu'il n'était pas évêque à la place des autres évêques, il n'était pas un évêque supérieur aux autres évêques. C'est par la suite, que dans des simplifications ecclésiologiques parfois un peu outrageuses pour le sens même de l'Église, on en est arrivé à faire du Pape un super-évêque. Mais quand on regarde la tradition la plus ancienne de Rome, les grands papes de Rome ont eu une théologie beaucoup plus fine et beaucoup plus vraie sur le véritable rôle de Pierre. C'est notamment à saint Léon que nous devons cette magnifique formule de la définition du Pape comme "serviteur des serviteurs de Dieu". Véritablement pour lui, le pontificat c'était le service du collège apostolique et le service du peuple de Dieu.
Il était serviteur de l'Église à un autre titre car au moment du pontificat de saint Léon Rome a été assiégée par Attila et le seul qui a fait face à l'envahisseur c'est précisément saint Léon. C'est lui qui est allé devant Attila parce que toutes les autorités du pouvoir civil avaient fondu comme neige au soleil devant la perspective du sac de Rome par les Huns. C'est pourquoi on lui a donné ce titre très beau de "Défensor civitatis", défenseur de la cité. Saint Léon a été le premier mis devant le fait accompli que lorsque les autorités civiles ne s'occupent plus d'un peuple, l'Église doit aller au-devant pour servir l'homme et servir la cité. Et c'est en ce sens-là que saint Léon a ouvert une grande brèche pour toute la théologie du Moyen-Age, avec les équivoques entraînées par la suite. Mais au début ce n'était pas le désir de "coiffer" l'autorité politique par l'autorité spirituelle : c'est parce que l'autorité politique avait été défaillante que saint Léon a rempli sa mission de pape et de serviteur de l'Église en étant le serviteur de la cité. C'est ainsi qu'il est très grand.
Enfin il a été serviteur du peuple de Dieu d'une manière très belle, à travers le service liturgique. C'est à saint Léon lui-même ou aux hommes qu'il a fait travailler autour de lui que nous devons un très grand document, le Sacramentaire léonien, dont sont issues un très grand nombre d'oraisons du missel. La plupart des oraisons de la messe des dimanches viennent du premier sacramentaire de l'Église de Rome, le Sacramentaire léonien. Contrairement à ce que nous pensons l'église de Rome n'a jamais eu une histoire très tranquille. C'est un certain courant de la pensée moderne qui, pour des raisons que l'on sait, veut nous faire croire que l'histoire de la liturgie romaine est une sorte de développement parfaitement harmonieux et sans aucun problème. En réalité, l'histoire de l'Église de Rome, c'est d'abord qu'elle a été affrontée au problème du changement de langue. Vers la fin du quatrième siècle, l'Église de Rome célébrait encore en grec et il a fallu passer au latin. Par conséquent il a fallu faire cet "aggiornamento" qui consiste à parler la langue du peuple. La majorité des chrétiens devenant des romains et non plus des grecs, il a fallu faire une liturgie en latin. Et comme toujours, il y a eu des mouvements houleux et saint Léon représente le premier moment où l'on a voulu commencer à faire une sorte de missel, c'est-à-dire une collection de textes valables, beaux et choisis dans ce foisonnement liturgique qui venait d'avoir lieu. C'est une des grandeurs de saint Léon d'avoir servi le culte chrétien, à Rome, en proposant pour la première fois, un grand recueil de textes liturgiques.
Vous le voyez, saint Léon est d'une actualité étonnante car être serviteur de la vérité de la foi, être serviteur du Peuple de Dieu et de l'humanité tout entière, et être serviteur de la célébration liturgique c'est le plus beau programme que l'on peut proposer à un pape ? Et je pense que nous aurons à cœur, pendant cette liturgie, de prier tout spécialement pour notre père le pape Jean-Paul II qui, lui aussi, par bien des côtés, est affronté aux mêmes problèmes et aux mêmes difficultés. Que saint Léon l'assiste, que saint Léon l'inspire pour qu'il continue dans cette grande tradition, dans cette très belle tradition du pontificat romain, dans toute sa beauté, dans toute sa grandeur et dans toute sa noblesse.
AMEN