UN PAPE COMBATTANT

2 Tm 1,6-14 + 2 Tm 2, 1-3 ; Lc 22, 24-32
St Léon le Grand - (10 novembre 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


F

êter saint Léon le Grand c'est une illustration parfaite de ce ministère de l'évêque de Rome qui est un ministère de sauvegarde et de fermeté dans la foi. Saint Léon a vécu à une époque extrêmement troublée, dans laquelle les dangers venaient aussi bien de l'extérieur de l'Église que de l'intérieur. Quand il nous est dit, dans l'évangile: "Satan a demandé de vous cribler comme le froment" cela peut s'appliquer parfaitement à la vie de saint Léon le Grand. Et quand saint Paul disait à Timothée soldat du Christ Jésus", cela décrit parfaitement cette vie terriblement troublée de saint Léon. "Ennemi du dehors", Attila qui assiégeait Rome et que seule la diplomatie de Léon a pu détourner d'envahir la ville, car l'empereur était parfaitement incapable d'assurer cette charge. Après Attila, Genséric et ses Vandales, et cette fois-ci Rome fut pillée. "Ennemis du dedans" surtout. Eutychès et certains moines d'Orient propageaient une hérésie monophysite qui, pour mieux magnifier la divinité du Christ, réduisait son humanité à n'être qu'une apparence, ou plus exactement à être absorbée dans sa divinité, comme si sa nature humaine était indigne du Fils de Dieu et que l'Incarnation n'était qu'une concession apparente. Hérésie du manichéisme qui distinguait un Dieu du bien et un Dieu du mal et qui, elle aussi menaçait l'Église de cette époque.

       C'est donc sur tous les fronts que saint Léon a dû se battre, et en lui s'incarne parfaitement cette promesse du Christ, faite à Pierre, et à travers Pierre à ses successeurs : "J'ai prié pour que ta foi ne défaille pas", que ta foi reste ferme malgré les assauts, "et toi-même, affermis tes frères !" affermis tes frères dans la foi. C'est cela que saint Léon a exercé tout au long de sa vie. Affermir la foi, la foi des fidèles de Rome, et aussi la foi des fidèles du monde entier, à travers ce concile de Chalcédoine qu'il authentifia par sa célèbre lettre adressée au patriarche de Constantinople, dans laquelle Léon affirmait la foi de l'Église, la foi des apôtres, la foi sur laquelle tout l'édifice est construit et qui devait sortir victorieuse des assauts conjugués des différents hérésiarques. 

      C'est bien ce que disait saint Paul à son disciple Timothée : "Garde le dépôt (de la foi) avec la force et l'aide du Saint Esprit qui habite en toi. Prends comme règle les paroles que tu as entendues de moi dans la foi et dans l'amour du Christ Jésus. Et ces paroles confie-les à des hommes sûrs, capables à leur tour d'en instruire d'autres." Ces paroles indiquent bien quel est le fondement de la succession apostolique. Des apôtres, de saint Paul à Timothée, de Timothée à ses successeurs, de ses successeurs à leurs successeurs, c'est à une chaîne ininterrompue dans la foi et l'amour du Christ Jésus, avec la force de l'Esprit Saint qui permet cette permanence de la foi. Le donné de la foi, ce dépôt qui nous est confié comme un trésor, comme une mission à remplir, doit être transmis de génération en génération intact, dans toute sa vérité, dans toute sa pureté. Non pas que ce dépôt soit statique, car saint Léon précise bien que devant les attaques nouvelles il faut approfondir le dépôt de la foi, il faut illuminer de la force de l'Esprit Saint ces paroles de l'Écriture afin de leur faire donner toute la sève, tout le suc qu'elles contiennent pour la vie des générations nouvelles. Dans les premiers temps de l'Église, l'amour du Christ ne s'était pas cru obligé d'analyser la nature humaine et la nature divine, leur conjonction dans une unique personne. Mais, à mesure que des hérétiques simplifiaient la foi pour la mettre à la portée de leur raison humaine, pour n'en faire qu'une doctrine tout humaine, il a fallu que l'Église creuse ce mystère, qu'elle découvre de plus en plus profondément.

       Et cela n'est pas sans importance pour une vie quotidienne. La foi n'est pas simplement un dépôt d'ordre intellectuel, c'est un cadeau vivant qui nous est fait pour que la vie de la foi remplisse notre vie de chaque jour. Si le Christ est vraiment Dieu et vraiment homme, c'est que notre humanité, qu'Il a voulu partager avec nous est tout entière, dans ce qu'elle a de plus concret, dans ce qu'elle a de plus quotidien, est tout entière vivifiée par la présence de cette nature divine unie intimement à elle, dans l'unique personne du Christ Jésus. Le Christ s'est fait homme comme nous, jusqu'au bout, en tout. Non pas seulement pour s'abaisser, mais pour nous élever, c'est-à-dire pour transformer, de l'intérieur, cette nature humaine qu'Il a voulu avoir en commun avec nous, pour l'illuminer par la présence de sa divinité. C'est dire que tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes, est rempli de lumière divine, est visité par sa divinité. Il se fait homme comme nous pour que nous devenions, par adoption, fils de Dieu comme Lui, pour que nous agissions par un amour qui vient du cœur de Dieu et qui est déposé dans notre propre cœur.

       Nous sommes appelés à être divinisés, à ce que notre vie humaine soit remplie de vie divine, d'amour divin, de tendresse divine, pour que toutes nos actions qui sont bien à nous soient transfigurées de l'intérieur. Sachons méditer, ruminer cette foi pour approfondir notre relation à Dieu et nous laisser prendre par Lui, au plus profond de nous-même, afin d'aller au-delà de nos limites humaines pour être vraiment des enfants de Dieu.

       AMEN