UN SERVITEUR DE L'ÉGLISE : SAINT LÉON LE GRAND

2 Tm 1,6-14 + 2 Tm 2, 1-3 ; Lc 22, 24-32
St Léon le Grand - (10 novembre 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

  

Rindschleiden : Saint Léon, pape 

E

n cette fête de saint Léon le Grand, l'Église nous fait lire ce passage de l'évangile où Jésus dit à ses apôtres, et s'adressant à nous à travers eux, deux choses apparemment très diverses, très différentes et pourtant profondément semblables. D'une part Jésus dit à ses apôtres : "Celui d'entre vous qui veut être le plus grand, qu'il se fasse l'esclave et le serviteur des autres, car je suis parmi vous comme celui qui sert." Il confie donc à ces douze qu'il a choisi, pour être les colonnes, les fondements de l'Église, pour tous les temps et pour toute l'Histoire, Il leur confie donc le ministère du service. Et aussitôt après, Il dit à ces mêmes apôtres qu'ils "jugeront toutes les tribus d'Israël " c'est-à-dire l'universalité de l'humanité, "ils siégeront sur des trônes auprès de Lui", dans le Royaume de son Père. Et tout particulièrement il dit à Simon-Pierre, " affermis tes frères dans la foi."

Je pense que l'ensemble de ces paroles du Christ s'applique de façon extrêmement précise et profonde au pape saint Léon le Grand. Affermir la foi de ses frères, il est un des Papes qui l'a fait avec le plus de force, de courage, d'autorité. A cette époque, le cinquième siècle, la Papauté n'avait pas le prestige et la puissance morale qu'elle a de nos jours. Le pape était certes l'évêque de Rome et le premier des évêques, mais sous le pontificat de Léon le Grand, se tenait un concile, à Chalcédoine, un concile œcuménique, universel et le pape n'y était pas présent lui-même. Non pas parce qu'on ne l'avait pas invité ou que l'on voulait éviter sa présence, mais parce que l'on ne pensait pas comme de nos jours qu'un concile, c'est d'abord autour du pape qu'il doit se réunir. Son autorité n'était donc pas aussi immédiatement évidente. Pourtant dans la grande question de foi dont ce concile avait à débattre, c'est le pape saint Léon qui a joué un rôle fondamental. 

En effet, le concile était réuni à cause d'une hérésie répandue par un moine d'Égypte qui voulait voir dans le Christ un Dieu qui faisait semblant d'être un homme, mais qui n'était pas vraiment un homme, une personne divine dans laquelle l'humanité était simplement et purement noyée, absorbée, dissoute, sans que Jésus soit véritablement un homme semblable à nous. Devant cet excès dans l'élaboration de la divinité du Christ, l'Église a senti le besoin, la nécessité de réagir. Car, si Jésus n'est pas vraiment homme, nous ne sommes pas vraiment ses frères et, comme le dira précisément saint Léon le Grand, "ce qu'il n'a pas assumé, il ne l'a pas sauvé." Car le Christ a sauvé cela même qu'il a pris en lui c'est-à-dire toute notre humanité avec toutes nos faiblesses, avec notre propre chair jusque dans toutes les fibres de notre corps. Précisément Saint Léon est intervenu en écrivant une longue lettre à l'évêque de Constantinople, Flavien, lettre si longue qu'on l'appelle le "tome à Flavien" dans laquelle le Pape prend position fermement pour la foi en Jésus-Christ, vrai Dieu et non moins vrai homme, Dieu et homme à la fois, ne perdant rien des prérogatives de sa divinité, mais assumant la totalité de la fragilité humaine pour la sauver. Et devant cette lettre du pape, que le patriarche de Constantinople présenta au Concile, tous les évêques s'inclinèrent en disant que : "Pierre avait parlé par la bouche de Léon."

C'est donc grâce à lui que l'Église fut sauvée de cette crise de la foi qui sévissait à ce moment-là. C'est donc bien à lui que peut s'appliquer cette parole de Jésus à Pierre : "Toi, raffermis, confirme la foi de tes frères." Et le conseil de Paul à Timothée : "Garde le bon dépôt" s'applique également à saint Léon. 

Par ailleurs, saint Léon a été aussi serviteur. Serviteur du peuple de Rome en des temps extraordinairement troublés où Attila a envahi l'Europe. C'est saint Léon qui est arrivé à écarter Attila de Rome, à le convaincre de ne pas saccager la ville. 

C'est aussi sous le pontificat de saint Léon le Grand que les Vandales ces peuples venus du Nord et dont le nom est devenu symbole de destruction, les Vandales ont envahi à leur tour l'Italie quelques années plus tard et cette fois, saint Léon n'a pas pu empêcher que Rome soit saccagée et détruite. Saint Léon a été, en ces temps si troublés, le seul recours du peuple, car il n'y avait plus aucune autorité politique à Rome, l'empire ayant disparu. C'était simplement des factions rivales qui se disputaient le pouvoir mais il n'y avait personne pour défendre le petit peuple de Rome, si ce n'est l'évêque qui devait alors, en quelque sorte se transformer en homme politique pour aller parlementer avec les Barbares et sauver ceux dont il avait la charge. 

Saint Léon a écrit sur ce rôle du serviteur, des pages très belles que je voudrais vous lire un extrait. Pour l'anniversaire de son épiscopat, il parle aux fidèles de l'unité qui existe entre tous les chrétiens, du fait que la hiérarchie n'est pas au-dessus des autres, mais que tous sont serviteurs les uns des autres. 

"L'Église universelle est organisée selon des degrés différents mais c'est afin que la diversité des membres assure l'intégrité de ce corps. Tous nous ne faisons qu'un dans le Christ. Aucun de nous n'est séparé d'un autre par sa fonction, au point que la plus modeste partie du corps ne serait pas reliée à la tête. Dans l'unité de la foi et du baptême, nous constituons une société sans classe et nous avons une même dignité, selon le saint apôtre Pierre qui nous dit : "Soyez des pierres vivantes pour construire le temple spirituel, vous qui êtes la race choisie, le sacerdoce royal." Tous ceux, en effet qui ont été régénérés dans le Christ, le signe de la croix en fait des rois et l'onction de l'Esprit Saint les consacre prêtres. Ainsi, en dehors du service particulier de notre ministère, tous les chrétiens qui vivent selon l'Esprit, et selon leur vocation doivent se reconnaître participants à la race royale et à l'office sacerdotal. "

Le Pape s'adresse à ses fidèles pour leur dire qu'il n'a en propre que le ministère du service et que pour tout le reste, tous les chrétiens sont égaux, tout le corps de l'Église ne fait qu'un. D'ailleurs cette égalité est aussi celle du service car il n'y a pas que le pape les évêques ou les prêtres pour être serviteurs fidèles. Chaque croyant doit être le serviteur des autres. Saint Léon conclut en disant : "Bien-aimés, s'il y a pour nous dans ce partage d'un même don, un grand motif de nous réjouir ensemble, notre joie aura un motif plus vrai si vous ne vous attardez pas à considérer ma médiocrité."

Au cours de cette eucharistie, ravivons en notre cœur cette dignité de chrétien, cette fonction, ce service sacerdotal que nous devons exercer, tous les uns envers les autres et à l'égard du monde. 

 

AMEN