« ROME C’EST L’ÉGLISE ET L’ÉGLISE, C’EST ROME »
Ez 47, 1-12 ; 1 Co 3, 9-17 ; Jn 2, 13-22
Dédicace de St Jean de Latran - (9 novembre 2015)
32ème dimanche du temps ordinaire
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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’histoire – absolument authentique, foi de lyonnais – se situe précisément à Lyon, fin des années 40 ou début des années 50 : c’est la grande foire internationale de Lyon et, bien évidemment dans ces cas-là, toutes les autorités civiles, militaires et religieuses sont conviées à la fête. Il se trouve que le maire de Lyon est monsieur Herriot, et que l’archevêque de Lyon est le cardinal Gerlier : tous deux ne manquaient pas d’esprit. Et donc Herriot, plutôt rad-soc, “l’assiette au beurre”, veut absolument faire un petit clin d’œil à l’Église, pour lui dire que tout va bien, et dans son discours inaugural proclame solennel-lement : « je suis particulièrement heureux de saluer à l’inauguration de cette foire le cardinal Gerlier, car tout le monde ici sait que Lyon c’est Gerlier, et Gerlier c’est Lyon ». C’était plutôt gentil, quoique trop visiblement flatteur.
Gerlier, qui avait la dent dure et surtout de l’humour comme en ont peu d’évêques, se devait donc de répondre, et il conclut simplement son propre discours : « Eh bien, moi je suis particulièrement heureux que saluer le Président Herriot à la foire aujourd’hui, mais c’est bien normal, car tout le monde sait que la foire, c’est Herriot, et Herriot, c’est la foire ». Voilà une époque où les relations entre les autorités politiques et les autorités religieuses étaient un peu plus drôles qu’aujourd’hui, il faut bien le dire ...
Pourquoi vous raconter cette histoire ? Parce que, dans les deux cas, aussi bien Gerlier que Herriot, cet échanges de piques reposait sur le fait que chacun savait qu’il y avait une sorte d’identification entre un personnage public et la collectivité qu’il incarne. Qu’il y a une véritable symbiose entre une figure et une ville, ou la communauté ou le pays que cette figure personnelle représente (c’est pour cette raison qu’on fait des sondages, d’ailleurs : il s’agit de savoir si cet espèce d’ajustement existe, s’accentue ou diminue …).
Aujourd’hui nous fêtons précisément une fête dont le sens est difficile à comprendre, parce qu’au fond, nous-mêmes, comme catholiques, nous avons envie de dire une chose qui ne ferait peut-être pas plaisir au gouvernement italien, ni à nos frères protestants : « Rome c’est le pape et le pape c’est Rome ».
Ça paraît “logique”, car on sait bien que lorsque les catholiques vont à Rome, ils veulent voir le pape (surtout l’actuel). On sait que si l’on dit que « Rome a parlé », personne ne pense à Berlusconi ou M. Renzi. On sait aussi que, quand on dit « Rome éternelle », tout le monde pense à l’homme en soutane blanche qui parle tous les dimanches à la loggia de ses appartements, même s’il n’y vit plus … Donc il y a une sorte d’identification sociale, historique et médiatique de Rome et du pape. D’une certaine manière, ça simplifie les choses, sauf que de temps en temps, ça ne marche plus : voilà déjà une première chose qui devrait nous mettre la puce à l’oreille. En effet, quand il y a eu ce qu’on appelle le grand schisme d’Occident au XV° siècle, les papes sont venus en Avignon et là évidemment, ce fut un drame pour la chrétienté puisqu’on a parlé de “schisme”, c’est à dire que certains papes disaient qu’il fallait rester à Rome, et d’autres se faisaient élire en Avignon ... Est-ce que pour autant l’Église a vécu sans pape à l’époque ? Dans la mesure où elle en avait deux ou trois, il était difficile de savoir quel était le bon ! Mais, en tout état de cause, cela posait le problème du lien : existe-t-il une certaine identification entre le pape et Rome ? Un certain nombre de saints et de grandes figures de l’Église de l’époque, Catherine de Sienne par exemple, ont pensé que le pape ne pouvait être qu’à Rome, mais d’autres saints, comme saint Vincent Ferrier qui lui, penchait plutôt pour le pape d’Avignon. Affaire particulièrement difficile à trancher …
Et surtout, il a fallu pas mal de temps pour qu’on associe Rome et le pape, d’une façon aussi forte qu’aujourd’hui. au début, la première communauté chrétienne et la mère de toutes les Églises – selon la formule de l’époque – c’était Jérusalem dans les quinze premières années après la mort de Jésus. À Rome peut-être y avait-il déjà un embryon de communauté parce que les nouvelles circulaient beaucoup plus vite qu’on ne croit, mais Rome n’était pas le centre de la vie chrétienne méditerranéenne ! Et quand la première communauté chrétienne de Jérusalem a dû quitter la ville à cause de la persécution, elle est allée à Antioche, en Syrie ! À une époque très ancienne, la Syrie était le centre de la chrétienté, ce serait bien de nous en souvenir aujourd’hui, et la grande ville de la foi chrétienne, c’était Antioche, d’où partit toute l’évangélisation du bassin méditerranéen. C’est seulement à la fin de la deuxième génération (vers 64-65), que Rome commença à jouer un rôle dans la communion des Églises et à acquérir une signification centrale pour les premières communautés chrétiennes.
Autrement dit – et c’est la première conclusion de cette histoire –, il faut reconnaître que la figure pontificale (Pierre et ses successeurs) est plus essentielle à l’Église que la figure géographique de Rome, car la toute première génération chrétienne, qui reste un modèle pour nous, a vécu si j’ose dire avec un pape SDF, car saint Pierre était un pape ambulant, parti de Jérusalem pour Antioche, passant par Corinthe comme Paul en témoigne en se plaignant que Pierre a marché sur ses brisées … Il a probablement séjourné dans d’autres villes, et à la fin seulement, il est allé à Rome. Or, Rome comme Paris ne s’est pas faite en un jour ; la Rome chrétienne en tout cas, commence par mettre en valeur une certaine primauté de son siège, mais il serait naïf de croire que cela s’est tout de suite imposé. Quand, aux IV° et V° siècles, les évêques orientaux réunis en Concile, se battaient au sens littéral du terme, ils aimaient bien avoir le pape de leur côté. Ce n’était sûrement pas le pape qui faisait la pluie et le beau temps dans les grands conciles d’Orient : l’évêque de Rome ne siégeait dans aucun des grands conciles et il se contentait d’envoyer des légats ! Les évêques orientaux se sentaient tout à fait capables de résoudre les problèmes par eux-mêmes et par ailleurs, ils méprisaient les gens qui ne parlaient même pas le grec et ils n’avaient pas le sentiment d’avoir besoin d’eux !
La place de Rome comme centre de la vie chrétienne a été l’objet de débats : en 381 on parle déjà d’une primauté d’honneur, puis Constantinople, la nouvelle capitale impériale se proclame « seconde Rome », et dix siècles plus tard, avec l’opportunisme et la lenteur qui les caractérisent, les russes proclament Moscou comme troisième Rome ; et la querelle dure encore aujourd’hui ! Toutes ces données historiques nous rappellent que la figure du pape comme successeur de Pierre, c’est-à-dire de celui qui personnellement est en charge du lien de communion entre toutes les Églises, est quelque chose de fondamental ! Il faut donc qu’il y ait une présence personnelle qui assure et atteste le lien de communion. Mais, direz-vous, la présence personnelle d’un évêque successeur de Pierre devrait suffire : il suffirait qu’il mène une existence et un ministère itinérant, que de temps en temps il siège à Paris, à Londres, à Washington, à Aix ou en Avignon … pourquoi donc se lier géographiquement à la ville de Rome ?
Pourtant de fait, les papes ont toujours privilégié la ville de Rome, non seulement comme lieu de résidence, mais eux-mêmes s’appuyant sur les donnée de la tradition et la réflexion de théologiens parfois un peu serviles, j’en conviens, ont essayé de dégager pourquoi il fallait, avec toute les vicissitudes de l’Histoire, les difficultés, les échecs, les imperfections, – tout le monde a présents à l’esprit les scandales moraux de certains papes de la Renaissance – reconnaître dans la figure historique de la ville de Rome une donnée incontournable pour penser le mystère de l’Église sur la terre. En gros cela veut dire deux choses : la première, c’est que l’Église est orientée vers la vie éternelle, elle est un peuple en marche vers le royaume de Dieu ; et ce ne sont pas les églises de pierre qui nous expliquent cela, c’est la figure du ministère de Pierre ; et donc on ne peut pas se passer de l’exercice de ce ministère dit “pontifical” (le mot est sans doute mal choisi, mais que faire ?). Vous savez que le ministère du pape se définit par une admirable formule, même si, par ignorance, les médias ne l’utilisent pas : il est « le serviteur des serviteurs de Dieu », il est donc serviteur au second degré, pour être patron il faut qu’il soit plus serviteur que les autres, et donc serviteur des serviteurs que nous sommes. C’est le personnage le plus paradoxal de l’Église, il est apparemment au dessus de tous ses frères, mais en réalité il est serviteur de tous.
Mais en vue de quoi est-il serviteur ? Pour dire à toute la communauté des disciples que le but et la raison d’être de son ministère, c’est le Royaume. Il est donc le témoin d’une unité de l’Église qui vient d’en-haut : c’est cela d’abord le rôle du pape ; et comme c’est un rôle très complexe et évidemment très difficile, ce rôle est initié si je puis dire par le successeur de Pierre (rappelez vous la parole de Jésus : « Pierre tu es pierre et sur cette pierre ... ») mais il est assumé pleinement par ce qu’on appelle un collège, le collège des apôtres (ceux qu’à l’origine, on appelait simplement « les Douze ». Au début, ce sont les Douze, mais ils deviennent puis petit à petit au cours de l’histoire les 3000 ou 3500 évêques qui exercent ce ministère en communion avec Pierre dans le monde entier.
Toute cette structure c’est de l’unité portée par des hommes, par de la chair et des cerveaux humains (c’est probablement pour cela qu’il peut y avoir de temps en temps des faiblesses dans le système du collège). Et donc, au concile Vatican I on a cherché à définir comment celui qui est la tête du collège des évêques a une responsabilité personnelle unique que l’on a appelé l’infaillibilité : dans son ministère personnel, en certaines occasions, le pape est le « verrou de sécurité ». Si toute une partie de l’épiscopat s’égare lourdement (ce fut le cas à plusieurs reprises dans l’Église des premiers siècles), la responsabilité du ministère de Pierre est de poser une limite face à cette déviance. Donc cette infaillibilité est la manifestation première de ce qu’on appelle la primauté pontificale (rôle de Pierre ou du pape comme tête du collège des Douze ou des évêques. Puisque l’unité vient d’en haut, elle vient du Christ ressuscité, comme le don gratuit de la foi pour être sauvé. Et le collège épiscopal, évêques avec le pape à leur tête peuvent se réunir en concile pour assumer la charge de la conduite du peuple de Dieu sur terre. Le pape y participe d’ailleurs selon une modalité particulière : quand il le désirait, Paul VI suivait les travaux du concile par la mise en place d’un circuit télévisé, ce qui était une grande nouveauté au Vatican, mais il n’assistait pas au concile à égalité avec les évêques. Il signe à la fin les actes des documents conciliaires élaborés par les pères, mais normalement, il ne se permet pas de faire pencher la balance de tel ou tel côté, et c’était d’ailleurs une des grandes difficultés du concile Vatican II, car ni Jean XXIII ni Paul VI n’ont jamais voulu se substituer au concile , cela a parfois compliqué les choses, mais ça fait partie du processus normal de la vie conciliaire de l’Église et c’est très bien ainsi.
Donc, le pape avec les évêques, – ou selon l’expression consacrée : le collège épiscopal avec Pierre à sa tête – donne la direction de l’unité qui va vers le royaume, et j’allais dire, en soi, théoriquement, ça pourrait suffire, c’est vrai. D’ailleurs cela a suffi dans certaines situations très difficiles. Mais, il faut préciser quelque chose qui est finalement assez beau et assez profond : l’Église, par une sorte d’instinct (car cela n’a pas été vraiment théorisé) a vu dans la papauté le signe nécessaire qui indique l’unité qui vient d’en haut (c’est sans doute essentiel) : mais l’unité concrètement et historiquement se fait « en bas ». L’Église vit sur terre et elle est comme l’homme, « façonnée du limon de la terre » : on peut dire d’elle qu’elle a un corps, une chair. L’Église n’est pas seulement spirituelle, elle est géographique, elle est faite de chair et de sang, et elle est faite d’espace et de temps. Et cet aspect de l’Église est plus difficile à manifester et à mettre en évidence ! Et c’est de ce côté-là qu’il faut essayer de penser le rôle de Rome : l’Église n’est pas seulement un peuple polarisé par le haut, la lumière éternelle et le Royaume de l’amour ; elle ne possède pas encore en totalité le régime d’unité spirituelle que Dieu veut lui donner, mais elle est soucieuse dès ici-bas de pouvoir manifester que cette charité, cet amour, cette unité et cette communion dans la foi s’enracine dans le paysage de la géographie de notre planète terre.
On peut à la limite imaginer que cela puisse changer : certains papes n’ont-ils pas cherché à s’enfuir en Avignon, lorsque la population romaine trop agitée leur rendait la vie impossible. Et par ailleurs, Jésus n’a jamais rien dit de très positif sur le rôle et l’importance de Rome au cours de son ministère, il s’est bien gardé d’en parler. De la même façon saint Paul dit simplement qu’il veut aller à Rome pour y annoncer son évangile à la communauté déjà constituée là-bas. Et quand il va, c’est contraint et enchaîné pour demander justice devant le tribunal impérial et non pour élaborer les plans des grandes basiliques romaines. Bref, hormis l’allusion dans l’Apocalypse qui parle de Rome comme de la Bête ou de la Grande Prostituée, le Nouveau Testament est d’une discrétion absolue sur la place et le sens de Rome.
Mais les chrétiens avec leur sens instinctif de la foi ont compris peu à peu, c’est qu’il fallait qu’il y ait une sorte de géographie cordiale et spirituelle de l’Église sur la terre. Ainsio donc, aujourd’hui, lorsque nous fêtons la dédicace de la Basilique Saint-Jean-de-Latran, cathédrale du pape, évêque de Rome, nous fêtons l’Église, non seulement sa dimension institutionnelle, mais l’Église qui a « les pieds sur terre ». Nous fêtons son enracinement terrestre, un enracinement géographiquement construit, centré et structuré par la tension vers l’unité. Et la coordination de ces deux niveaux, niveau spirituel d’abord qui est premier et fondateur, puis niveau terrestre, géographique, matériel, pratiquement inscrit dans l’histoire et la géographie des monuments, des souvenirs, qui constituent l’unité de l’Église, constituent les deux faces, invisible et visible de l’unique mystère de l’Église.
Vous vous direz peut-être que l’on pourrait se passer de la deuxième dimension … Maintenant, à l’époque d’internet, il n’y a plus de géographie qui tienne : l’espace est devenu un handicap et non un moyen de communion ! Oui et non, car il suffit de se poser la question : que deviendrait une société dans laquelle les gens n’habiteraient plus nulle part et seraient de perpétuels déracinés ? ça paraît bizarre de poser une telle question, mais c’est une vraie question, que seraient nos vies sans racines terriennes et géographiques ? Que seraient nos vies sans ce lieu, qu’on a désigné comme le foyer, qui certes n’est pas toujours un lieu édifiant, pas un lieu parfait, mais qui reste le lieu du martyre de Pierre et de Paul pour que l’Église continue à travers les siècles ? En fait, l’Église a un corps terrestre, comme moi-même j’ai un corps terrestre, et tant qu’on vit sur la terre, on a besoin de savoir où on est.
La fête de la dédicace la basilique de Saint-Jean-de-Latran relève de cette compréhension de l’Église comme corps terrestre : l’Église qui est à Rome constitue le pôle de l’unité et de la communion, avec le souci précis de faire grandir et d’approfondir les liens concrets et terrestres de la communion spirituelle qui doit nous lier tous les uns aux autres. Et je crois que de ce point de vue là, ce n’est pas une fête « dogmatique » portant sur une théorie de la papauté et de ses prérogatives. Mais si nous sommes des êtres de chair et de sang, si nous sommes liés à cette terre et liés entre nous par la conditions d’êtres façonnés du limon de la terre, si ici-bas même l’Église dans son unité et sa construction commence et se développe dans la vie et la chair de ses enfants, il faut bien qu’elle ait un principe d’unité, une sorte d’ADN biologique qui nous permette à travers son code génétique de trouver dès ici-bas déjà une certaine unité, comme corps du Christ ici-bas dans la condition de notre vie terrestre.
Frères et sœurs, que cette fête concentre notre regard sur cette figure de l’Église “charnelle” au sens de Péguy, une Église qui a les pieds sur la terre, non pas simplement l’Église des grands projets, des grandes idées et du ciel qui plane au-dessus de nos têtes, mais cette Église toute simple, et qui d’une certaine manière, depuis Rome, se répercute en chacune de nos communautés. Alors et alors seulement, nous pourrons comprendre comment « Rome, c’est l’Église, et l’Église c’est Rome ». Amen !