ÉLECTION ET DÉDICACE, FÊTE DE LA RECONNAISSANCE MUTUELLE

Ez 47, 1-12 ; 1 Co 3, 9-17 ; Jn 2, 13-22
Dédicace de St Jean de Latran - (9 novembre 2008)
32ème dimanche du temps ordinaire
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, pour vous expliquer Saint Jean de Latran et la dédicace de cette basilique, je voudrais partir de ce qui vient de se passer de cette semaine : l'élection de Baraq Obama. Rassurez-vous, ce n'est pas par goût de la mode, ce n'est pas pour faire actuel, mais je pense que cet événement est vraiment capable de nous faire comprendre ce qu'est la fête de l'Église, en l'occurrence ici, l'Église cathédrale de Rome.

On a tout dit sur l'élection de Baraq Obama, vous avez comme moi, lu et entendu beaucoup de choses. Mais personnellement, ce qui me paraît assez décisif et sur lequel on n'a peut-être pas assez insisté ce qui a étonné tout le monde et qui a enthousiasmé le monde entier, je crois qu'on peut le dire - à part quelques zones de régimes politiques qui ne sont plus beaucoup capables de s'extasier sur quoi que ce soit - ce qui a enthousiasmé tout le monde, c'est que dans cette élection, se produisait un phénomène particulier: à la fois le futur président Obama se révélait face au peuple américain, et par la réponse que lui apportait le peuple américain, celui-ci se révélait sous un jour que nous ne lui connaissions plus depuis très longtemps.

Autrement dit, le processus de cette campagne électorale n'a pas été une sorte de rivalité et d'appareil de parti, et cela a été souvent souligné. Mais tout à coup, un peuple s'est retrouvé devant un homme dont ordinairement on aurait dit : "émigré Kénian, deuxième génération", donc pas vraiment d'avenir sinon à la force du poignet pour se faire une situation relativement lucrative. Là au contraire, on a dit : cet homme-là peut être le président des Etats-Unis en dépit d'une histoire, l'histoire du racisme, en dépit des antécédents d'immigration : est-ce que quelqu'un dont la famille n'est là que depuis deux générations avant, ont tous les réflexes américains ? En dépit de son histoire personnelle dans laquelle effectivement, Obama n'a pas vécu toujours aux Etats-Unis, a vécu ailleurs ? Et tout à coup, les différents meetings, les différentes rencontres qu'il a eues avec le peuple américain dans différents endroits, ont pour ainsi dire révélé Obama à lui-même, non pas tellement comme un homme qui veut faire sa place au soleil en évinçant son adversaire. Ce n'était pas le côté bagarreur entre deux hommes, mais on a vu dans cet homme (peut-être à tort d'ailleurs, on n'en sait rien et l'histoire le dira), mais on a vu en lui quelqu'un qui normalement, n'aurait jamais été choisi et qui petit à petit a été reconnu comme le candidat aux élections présidentielles.

De la même façon, sa manière qu'on trouvera peut-être un tout petit peu trop prédicateur évangélique américain, mais en tout cas avec une classe absolument extraordinaire, une manière de parler à ces assemblées qui se réunissaient autour de lui, cet homme qui disait essentiellement au peuple américain : ne vous laissez pas enfermer dans la caricature dans laquelle nous pourrions peut-être sombrer. C'est le sens, je crois, de la célèbre formule qu'il a utilisé qui peut tout dire et ne rien dire : "oui, nous pouvons". C'est dire à un peuple : ce que nous sommes n'est pas écrit dans un destin, ce n'est pas prédéterminé, cela ne correspond pas nécessairement à toutes les images que s'est donné le peuple américain, à cause d'un certain nombre d'événements sur lesquels il est inutile de parler ici, mais c'est lui-même qui, petit à petit révélait – et cela n'a pas été facile, vous l'avez remarqué – qu'il pouvait s'engager sur un autre chemin.

Alors, c'est vrai que le processus de cette élection à la différence des processus habituels où l'on compte les voies d'un côté et de l'autre, mais vous avez remarqué que jusqu'au dernier moment, cela a été le suspens : qui va sortir des urnes ? Jusqu'au dernier instant, cela a été le suspens, pour arriver à ce moment où tous les deux, le peuple et Obama se sont véritablement reconnus. Ils ont pu alors se dire l'un à l'autre : "oui, nous pouvons nous engager avec toi comme président", et le président a dit : "oui, je peux m'engager avec vous sur un certain nombre de chemins que je vous propose". Evidemment, c'était assez inattendu, et vous savez qu'habituellement, la politique au jour le jour assomme, et là pour une fois, elle étonne. C'est cet étonnement, cette surprise venue par le fait que chacun s'est reconnu face à l'autre : un peuple face à celui qu'il choisissait comme président avec un certain nombre de risques comme d'ailleurs dans toute élection, et d'autre part un président qui était comme révélé par son peuple, lui disant : nous pouvons être autre chose que ce vers quoi on était en train de marcher.

Le fond même de la surprise, c'est que la reconnaissance mutuelle des deux a fait que Obama, le petit-fils de Kenyan devient président des Etats-Unis, et que l'image du peuple des États-Unis en quelques semaines, a complètement changé. On ne peut pas en tirer des conséquences immédiates sur l'avenir politique des Etats-Unis. L'histoire s'écrit au jour le jour avec ses difficultés et tout le monde l'a bien souligné, ce n'est pas un coup de baguette magique. Mais ce qui est intéressant, c'est que dans nos sociétés modernes où habituellement tout est semble-t-il prévisible : nous payons des sociologues et des psychologues de la vie collective des sociétés modernes pour savoir ce qui peut se passer, pour savoir comment investir, etc … tout cela, curieusement dans un cas comme celui-ci était absolument imprévisible. Il y a quatre ans, on ne pouvait prévoir que celui qui serait élu cette semaine serait un Kenyan d'origine, qui a vécu de façon extrêmement modeste et simple, les premières années de sa vie aux Etats-Unis.

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout cela? Parce que je crois que lorsqu'on fête la Dédicace d'une église, le phénomène est analogue. C'est sans doute un peu plus compliqué, j'en conviens, mais la base est identique. Vous le savez, dans l'Église, il n'y a jamais eu de "fête du pape". Même aux moments les plus aigus de culte de la personnalité pontificale dans les années mille huit cent soixante-dix aux années mille neuf cent cinquante-huit, c'est-à-dire à l'élection de Jean XXIII, qui a été une sorte d'Obama, il faut bien le dire, pendant tout ce tems-là, on n'a jamais pensé et cependant, tout était par le pape, dans le pape, avec le pape après Dieu le Père tout-puissant, jamais on a pensé (peut-être que quelques cardinaux un peu flatteurs l'ont désiré, mais cela n'est jamais passé), jamais on a pensé à faire une fête du pape. J'espère qu'on n'en fera jamais. Pourquoi ? Parce que dès les débuts, de même qu'il n'y a pas de fête de l'évêque dans les diocèses, il n'y a pas de fêtes des chefs, il n'y a pas dans les paroisses, un jour où l'on fait la fête du curé (je pourrais l'instaurer, mais je n'en ai aucune envie). On ne célèbre jamais les chefs, c'est clair.

Mais en revanche, on a choisi de fêter la Dédicace des églises parce qu'on a pris occasionnellement le fait qu'une église soit construite, ou une cathédrale, peu importe, et on a décidé que ce serait la fête de la communauté chrétienne au niveau de l'Église paroissiale, comme pour nous le 3 mai, au niveau du diocèse, la fête du Saint Sauveur, le 8 août, et puis, au niveau de l'Église romaine et de toute l'Église catholique en communion avec le pape, c'est aujourd'hui. Mais précisément, c'est la fête de l'Église. Mais que fête-t-on exactement ? on fête une chose extraordinaire : on fête la reconnaissance mutuelle. Et si je dis reconnaissance mutuelle, je ne dis pas d'abord que nous fêtons le fait que nous reconnaissons le pape, mais nous fêtons la reconnaissance mutuelle des uns par les autres. Chacun ici est un Obama pour son frère. Chacun d'entre nous quand il entre, quand il a sa place dans l'église, la personnalité, le pouvoir être, les possibilités sont manifestées et magnifiées par le fait même de faire partie de cette assemblée. De même qu'Obama n'est ce qu'il est aujourd'hui que par le vote des Américains, une Église, c'est une société humaine composée d'hommes et de femmes comme nous le sommes aujourd'hui, mais ce que nous sommes, nous le sommes grâce à la communion que nous avons les uns avec les autres. Cela, c'est l'Église.

C'est pour cela qu'on choisit la dédicace de l'église, c'est-à-dire de l'assemblée, parce qu'il faut bien choisir une date, un lieu, les circonstances concrètes d'anniversaire, c'est la communion des hommes et des femmes qui se rassemblent dans un endroit et qui sont ensemble par reconnaissance mutuelle et par communion, qui se reconnaissent les uns les autres comme membres de Jésus-Christ. C'est un processus extraordinaire et la plupart du temps, nous ne faisons pas attention au fait que l'Église avant d'être un peuple sous l'autorité de quelqu'un, c'est un peuple dans lequel chacun a comme mission d'être au service et à l'écoute de l'autre pour le faire grandir dans ce qu'il est aux yeux de Dieu.

Vous voyez, frères et sœurs, c'est une chose qui est essentielle aujourd'hui. C'est vrai que la plupart du temps, quand on parle de l'Église, on se demande : que dit le pape ? C'est vrai qu'il faut qu'il parle, qu'il rappelle à chacun des chrétiens ce que le Christ a dit. Mais en réalité, qui le dit d'abord ? Ce sont les communautés chrétiennes. Qui proclame le Christ ? Qui annonce l'évangile ? Ce sont les communautés chrétiennes. Qui célèbre la communauté comme Corps du Christ ? C'est la communauté elle-même. Qui se rend service les uns aux autres à travers le souci de la charité, le souci des pauvres, le soin et la visite aux malades ? C'est la communauté. La grande erreur qui a abîmé notre ecclésiologie surtout en Occident c'est d'avoir tout misé sur la vie et l'organisation venant de l'autorité, alors que normalement, toute la vie et tout le dynamisme d'une communauté repose sur la reconnaissance mutuelle des membres les uns par les autres parce que nous sommes en communion. Notre présence dit à l'autre : voilà ce que tu peux être aux yeux de Dieu et réciproquement.

Un des mots clé de la constitution d'une assemblée eucharistique, d'une assemblée de communion chrétienne, c'est la "reconnaissance". Ce n'est pas le pouvoir organisateur. Il existe et il est nécessaire, c'est un autre chapitre et l'on ne va pas faire deux sermons aujourd'hui. Ce qui constitue la communauté, c'est la reconnaissance mutuelle de chacun par l'autre et de chacun par la communauté. C'est la base de tout. Ce n'est pas spécifique à l'Église. Dans n'importe quelle société aujourd'hui, sauf quand c'est tyrannique ou dictatorial, normalement, même le pouvoir civil est fait pour exercer ce service de la reconnaissance de chacune des catégories sociales, de chacun des milieux, de chacune des formes de vie associatives de la société.

C'est exactement la même chose dans l'Église. C'est un peu dommage que la trop grande structure cléricale de certaines époques ait comme occulté la réalité fondamentale de l'Église qui est une communion. Contrairement à ce que vous pourriez penser, les grands papes ont toujours été extrêmement attentifs à cela. Dès le début on a su que le pape de Rome avait une position particulière dans tout l'ensemble des évêques. On a su qu'il avait, ce qu'on a appelé plus tard, la primauté. Mais curieusement, plus les papes sont grands, moins ils ont besoin de rappeler qu'ils sont grands. En général, c'est comme cela aussi dans les sociétés et dans la vie : quand les gens ont vraiment besoin de vous manifester leur supériorité, c'est sûrement qu'ils ont un complexe d'infériorité énorme. C'est la même chose avec les papes.

Je voudrais terminer par deux citations d'un très grand pape de l'histoire ancienne de l'Église, que vous connaissez peut-être par vos livres d'histoire : Grégoire le Grand. On lui attribue l'invention du grégorien, mais son grand génie est d'avoir reconnu ce qu'était le pape par rapport aux autres évêques. Il écrit: "Mon honneur c'est l'honneur de l'Église universelle. Mon honneur, c'est la vigueur de mes frères dans l'épiscopat. Donc je suis honoré quand l'honneur n'est retiré à aucun de mes frères". Voilà une citation que Monsieur Obama aurait pu intégrer dans son discours à Chicago. Grégoire le Grand dit encore : "S'il y avait un évêque universel, alors vous mes frères évêques, vous ne seriez plus évêques !" C'est clair. Ici encore le nœud profond de la relation entre le pape et les évêques et à travers les évêques avec chacune des communautés chrétiennes, c'est de reconnaître que la supériorité du pape est de faire que les évêques soient le plus évêque possible. C'est cela l'épiscopat du pape. Ici encore le vrai lien et la vraie nature de l'Église au plus haut niveau, c'est-à-dire la relation du pape et des évêques, ce n'est pas que le pape soit pape à la place des évêques, comme la formule le laisse parfois entendre : ne vous en occupez pas, je m'occupe de tout, c'est le pire de tout ! En fait la véritable formule est celle-ci : si je suis pape, j'ai la primauté parmi le rang des évêques, et c'est pour faire que les évêques soient évêques en plénitude.

Frères et sœurs, c'est cela que nous célébrons aujourd'hui. La dédicace d'une église c'est le moment où toute une assemblée, ici, en l'occurrence, c'est toute l'Église catholique répandue dans le monde entier, reconnaît qu'elle est Église et que la vraie manière de se construire et de se bâtir, c'est la reconnaissance des uns par les autres dans le Christ.

 

 

AMEN