LA CATHÉDRALE DE ROME

1 Co 3, 9-17 ; Jn 2, 13-22
Dédicace de St Jean de Latran - (9 novembre 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

F

rères et sœurs, il faut en convenir, la basilique de saint Pierre de Rome au Vatican est beaucoup plus connue, beaucoup plus visitée et appréciée que la cathédrale de saint Jean de Latran. C'est généralement le souvenir qui reste de Rome, c'est saint Pierre de Rome et c'est là que vous découvrez les foules qui se pressent devant les portiques électroniques de sécurité avant de rentrer devant cette immense basilique, tellement immense qu'on a voulu en faire la réplique au fin fond de l'Afrique.

Pourquoi célébrer saint Jean de Latran ? Car enfin, c'est bien sur les fondations du martyre de Pierre et de Paul que repose cette immense basilique de saint Pierre. Les fondations de saint Jean de Latran sont beaucoup moins nobles, beaucoup moins belles. Quand on a la chance de visiter les fondations de saint Pierre, nous sommes comme saisis par cette petite rue dans laquelle on se promène et de ce petit édicule qui protège le lieu de la tombe de la vénération de l'Apôtre. Il faut en convenir, à saint Jean de Latran, rien de tel. Tout simplement parce que saint Jean de Latran a été fondée sur une caserne de militaires.

La première de saint Jean de Latran, c'est en 313, des évêques se sont réunis dans la maison de Fausta de Laterani, c'est-à-dire la maison de Latran. Fausta c'est la deuxième épouse de Constantin. La caserne de ces chevaliers était une caserne qui abritait des soldats ayant pris fait et cause pour Maxence, le grand rival de Constantin qui l'a battu. Constantin a récupéré la mise, tous les biens immobiliers et tout le reste, il a fait raser la caserne, et il a donné le terrain au pape Melchiade. Cela a l'air beaucoup moins spirituel, beaucoup moins intéressant et moins noble de réfléchir et de méditer sur les conditions de la construction de Saint Jean de Latran, que sur l'édification de saint Pierre de Rome sur le martyre de personnes qui ont donné leur vie pour Dieu.

Pourtant, j'aurais voulu méditer avec vous sur cette fondation de saint Jean de Latran, qui d'ailleurs au début n'était pas sous le vocable de saint Jean, mais sous le vocable de saint Sauveur, le Christ Sauveur. Effectivement, il est assez intéressant de voir que le sang des martyrs a engrangé, ensemencé une cathédrale, ou pour le dire comme à l'époque, la maison de l'Église sur un lieu qui est une expropriation immobilière faite par un empereur qui a gagné une bataille militaire contre son adversaire. C'est quand même incroyable de constater que Pierre et Paul versent leur sang et que l'Église de Rome se fonde sur ce qu'on pourrait appeler une compromission politique, une interaction entre ce pauvre Melchiade qui semble être à la remorque du pouvoir temporel et politique du pouvoir impérial.

Cela nous amène quand même à une méditation de fond sur le rapport de l'Église et de la société. Ce n'est pas du tout une critique contre le martyre que je vais faire, surtout pas, mais il faut bien convenir qu'il ne suffit pas qu'il y ait le martyre et du sang versé dans un cirque ou ailleurs pour que l'Église soit fondée. Il n'a pas suffi que le Christ meure sur la croix pour la communauté des premiers chrétiens s'élabore. C'est vrai que la racine de l'Église c'est le Christ qui meurt sur la croix, ce sont les martyrs qui meurent pour le Christ et avec lui. Mais l'Église ensuite est donnée à une société, dans un lieu particulier, avec un pouvoir politique donné. C'est là que l'Église se retrouve face à cette situation : j'ai à annoncer l'évangile, je suis le pape Melchiade, on peut croire que grâce à Constantin et les autres, enfin le Royaume de Dieu s'incarne sur terre, comme d'autres idéologies près de chez nous ont pu le penser à un moment donné. Maintenant, je remets tout l'évangile et tout ce que je suis dans les mains de l'empereur qui est comme le Christ incarné sur terre.

C'est vrai qu'à ce moment-là la grande tentation de l'Église est double : se laisser suborner par le pouvoir temporel, d'être instrumentalisé par ce pouvoir temporel, et de dire ce que le gouvernement veut bien dire. On pourrait faire des tartines sur Napoléon et l'Église. A l'inverse, un autre risque serait de dire : je veux tellement me couper de ce pouvoir temporel que je veux moi, en tant que pape ou autorité religieuse, mener d'une main de fer, l'État et les autres et prendre le pouvoir. Il n'en est pas ainsi. Je crois que ce qui est très intéressant, c'est que autant le Vatican nous fait méditer sur la figure du martyre, autant Saint Jean de Latran nous invite à réfléchir sur une autre dimension de la vie baptismale qui est la dimension de la vie de service. Et avant de parler de la vie de service, sur le prophète.

Je fais un grand détour par le prophétisme dans l'Ancien Testament. Qu'est-ce que le prophète dans l'Ancien Testament ? c'est cette petite mouche qui pique le roi et qui lui rappelle que s'il est roi, c'est pour être au service de son peuple et non pas pour que le peuple soit au service du roi. Le prophète, c'est cela. Il a une fonction extrêmement importante auprès du gouvernement. Il doit rappeler à chaque instant au gouvernement qu'il est au service de ses frères et sœurs.

Je crois que la cathédrale de Saint Jean de Latran et le pape qui y réside, c'est exactement la même chose. Il ne doit pas se laisser écraser et mener par le gouvernement politique, il ne doit pas non plus vouloir prendre la place de ce pouvoir politique, il doit être là comme prophète à temps et à contre-temps pour rappeler la vérité de l'évangile à l'autorité politique. C'est ainsi que ce pouvoir prophétique pourra aider le roi à être au service de son peuple.

Frères et sœurs, je voudrais terminer par une dernière image qui est très présente dans l'Antiquité. C'est l'image de la milice, de l'armée et comment beaucoup de chrétiens et de Pères de l'Église ont réfléchi sur cette transposition du soldat de l'armée impériale qui devient soldat de l'armée du Christ. Je crois que ce qui est très beau à Saint Jean de Latran, c'est qu'on a effectivement rasé une caserne militaire pour fonder un autre peuple dans ce baptistère que plusieurs d'entre vous ont déjà visité. Une nouvelle milice naît dans ce baptistère, par cette eau baptismale mais cette fois ce n'est plus une milice qui est au service d'un roi temporel, c'est une milice qui se lève pour être au service du peuple de Dieu.

 

AMEN