ENRACINÉE DANS LE CHRIST

1 Co 3, 9-17 ; Jn 2, 13-22
Dédicace de St Jean de Latran - (9 novembre 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

S

i l'on s'en tenait à un regard un peu réaliste et un peu cynique, comme le font beaucoup d'historiens aujourd'hui, sur les origines de l'Église, je dirais qu'en ce jour nous célébrons l'anni­versaire de la première grande opération immobilière ecclésiastique de l'Histoire de l'Église. En effet, c'est une histoire dont les sous-entendus ne sont pas très clairs. En gros, au moment où l'Église est reconnue, Constantin a besoin de l'appui de l'Église, donc il va lui offrir un grand terrain, le domaine des Laterani, c'est de là que vient le nom de saint Jean du Latran, qui deviendra la première grande résidence d'un ec­clésiastique en Occident, ensuite tous les autres évê­ques auront à leur tour des maisons épiscopales qui ne s'appelaient pas des palais épiscopaux contrairement à ce qu'on pense, mais des "domus ecclesiae", c'est-à-dire des maisons d'Eglise. En tout cas, celle de Rome a une origine un peu douteuse parce que Constantin avait vaincu son rival Maxence, et il se trouve qu'Hé­lène faisait partie de la famille de Maxence, et que celui-ci étant vaincu, les biens de la famille de Maxence sont arrivés dans la famille d'Hélène et Constantin a généreusement disposé des biens dont héritait son épouse pour les mettre au service de l'Église, on s'arrange toujours dans ces cas-là.

Donc, c'est comme cela que l'Église a hérité de ce terrain, et que c'est devenu à la fois le baptistère que certains d'entre vous ont visité, même si il a été beaucoup remanié par la suite, et qui est le lieu-source de l'Église de Rome, et puis d'autre part la basilique, et sans doute à côté, une résidence pontificale qui aujourd'hui ne ressemble plus du tout à ce qu'elle de­vait être à l'origine. Ce que je voudrais en retenir sim­plement, c'est un aspect qui vous paraîtra un peu sur­prenant, mais je crois qu'il est important. Pour que l'Église naisse dans un lieu, pour qu'elle acquière sa visibilité d'Église, elle a besoin d'être accueillie dans ce lieu-là. Je pense que c'est un des aspects de la fête que nous célébrons aujourd'hui, quand l'Église arrive à Rome, sa première introduction, c'est une irruption un petit peu difficile, puisque c'est par le martyre de Pierre et de Paul, ils n'ont fait que passer, sitôt arrivés, on les a mis dehors par le martyre, mais la trace l'Église va rester comme une sorte de témoignage et un appel. Et l'érection de la basilique de saint Jean de Latran est comme l'aboutissement du martyre de Pierre et de Paul. Il y a d'abord eu le témoignage, le martyre, il y a eu l'annonce, et puis il y a un moment où la société elle-même finit par entendre cet appel et par accueillir l'Église dans une visibilité plus grande, et qui à ce moment-là manifeste cette présence visible de l'Église à travers les monuments, les édifices que nous connaissons. Evidemment, c'est là qu'est tout le problème et que nichent les tentations. A partir du moment où l'Église est accueillie par une société, généralement, cela dépend des circonstances, mais normalement elle bénéficie de ses largesses et c'est là où il y a une certaine conduite à tenir. C'est vrai que de ce point de vue-là, l'Église de Rome n'a pas été vraiment exemplaire, parce qu'elle a largement usé et abusé de tous les biens qu'elle a reçu, dans le sens d'une sorte de valorisation esthétique de richesse un peu ostentatoire, et Dieu sait qu'on l'a beaucoup criti­qué et que cela nous a valu quelques retours de bâton parfois un peu douloureux, mais ça n'empêche qu'on ne peut pas pour autant nier que l'Église pour exister a besoin de cet accueil de la création de la société pro­fane, et aujourd'hui encore, nous sommes tributaires de cet état de fait.

Cela veut donc dire que le mystère de l'Église se définit, bien entendu, dans sa racine à partir de Jésus-Christ en tant qu'Il vient apporter le salut et le transmettre par ce peuple, par cette humanité sauvée et baptisée qu'Il s'est Lui-même rassemblée pour Lui, "le peuple que Dieu s'est acquis", mais en même temps, l'Église ne peut pas fonctionner comme une entité en soi, comme un monde fermé sur lui-même. L'Église vit, existe par le fait que sans cesse, elle a une visibilité, une présence, une certaine dimension d'implantation et d'incarnation. Et c'est cela que signi­fient les églises à la fois les sociétés dans leur visibi­lité, nous sommes une Église visible, cela se voit, on peut voir qu'il y a des chrétiens qui se rassemblent, qui ont un culte, et puis aussi dans cette visibilité, qui souvent s'est matérialisée d'un point de vue architectu­ral, c'est-à-dire ces lieux, ces points de repère dans les cités qui marquent cette présence du peuple chrétien au milieu du peuple de la cité.

Aujourd'hui, c'est assez difficile à penser, c'est assez difficile à réaliser, mais cela n'empêche que la double exigence reste. Je crois que nous som­mes vaccinés contre tous les dangers de ce qu'on a appelé le triomphalisme, mais il reste que nous avons à trouver cette place dans la cité. On ne peut imaginer ni l'Église de Rome, ni une Église diocésaine, ni même une paroisse en-dehors de cet enracinement, de cette implantation dans la chair même de la cité ou de la société où elle vit. Le mystère de la dédicace, c'est bien entendu le premier aspect auquel nous pensons tous toujours immédiatement, dédicace veut dire "dé­dié à Dieu", au service de Dieu, consacré à Dieu, et c'est effectivement l'aspect majeur, s'il n'y avait pas celui-là l'Église n'aurait aucun sens, mais il ne faudrait pas pour autant nier l'autre sens, l'autre dimension, qui est dédié au service de la cité, dédié à l'incarnation dans la cité. Trouver sa place au milieu de cette so­ciété où vit le mystère du salut en Jésus-Christ incarné dans la communauté chrétienne qui le fête, qui le cé­lèbre qui l'accueille et qui en témoigne. Je crois qu'aujourd'hui, c'est un peu la difficulté : tout ce qui concerne la dimension transcendante de l'Église, son orientation vers la fin des temps, son orientation vers le Christ, tout cela c'est difficile à contester, à partir du moment où l'on y croit, et bien, on y croit ! Mais en revanche, trouver pour nos églises, dans un monde moderne pour qui la dimension religieuse n'est pas spontanée, trouver la manière dont nous devons être enracinés dans la cité, enracinés dans la société, c'est une autre paire de manches. Alors, nous pouvons au­jourd'hui profiter de cette fête et du mystère de la dédicace de l'Église de Rome pour réfléchir sur la manière propre dont nos églises, nos communautés chrétiennes doivent trouver leur place et leurs racines dans les cités de la terre, dans la mesure où celles-ci veulent bien les accueillir.

 

 

AMEN