LE MYSTÈRE DE L'ÉGLISE

1 Co 3, 9-17 ; Jn 2, 13-22
Dédicace de St Jean de Latran - (9 novembre 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

orsque nous célébrons la dédicace d'une église, nous célébrons l'implantation, dans un endroit donné de la terre, de la présence du Christ qui rassemble les croyants. C'est le mystère de l'Église.

Église veut dire convocation, rassemblement. Et lorsque nous disons le mot église nous avons rai­son de penser d'abord à la communauté des croyants. Ainsi donc, l'Église est d'abord cette communion, cette société, ce lien mystérieux qui unit entre eux des hommes et des femmes qui ont ceci de commun que toute leur existence est fondée dans le Christ Jésus. Pour dire cette réalité qui d'une certaine manière échappe au regard de l'homme car elle est déjà de l'ordre de la foi, pour dire cette réalité d'une commu­nion d'un peuple, l'Église, ce peuple, a voulu utiliser un certain nombre de symboles, de signes. Et ceci de la façon la plus primitive qui soit puisque, vous l'avez entendu tout à l'heure, lorsque nous lisons l'épître de saint Paul aux Corinthiens, il utilise la comparaison du bâtiment. C'est en raison de la perception de la communauté signifiée, manifestée par le bâtiment que nous appelons aujourd'hui une église mais dont le sens est dérivé qu'on célèbre la dédicace des églises c'est-à-dire la consécration du monument où ce peuple se rassemble à l'amour de Dieu, au mystère de Dieu. Et cependant ce symbole est ambivalent car la de­meure est à la fois quelque chose de fixe, de stable, qui se tient solide. Généralement c'est un peu la ca­ractéristique des églises d'être des demeures qui du­rent un peu plus longtemps que les demeures humai­nes. Et en même temps, cette demeure est comme constamment menacée d'une sorte de destruction. C'est le sens du texte que nous avons lu à propos de l'expulsion des vendeurs du Temple où Jésus dit : "Détruisez ce Temple et Je le rebâtirai en trois jours !" C'est l'annonce de la destruction du Temple.

Ainsi, dans la manière même d'être signifié, le mystère de l'Église comporte ces deux aspects appa­remment contradictoires. D'une part celui de la de­meure, de la maison bien solidement bâtie, le lieu de rassemblement, la demeure avec toutes ses connota­tions affectives et spirituelles, le lieu où l'on se re­trouve, où l'on existe vraiment. Et d'autre part, cette demeure étant comme menacée de destruction. "Dé­truisez ce Temple !" ou ces autres paroles qui étaient déjà la figure de l'Église : "Il ne restera pas pierre sur pierre !"

Je crois que, à travers ces deux registres d'images, nous est donné exactement ce qu'est le mystère de l'Église. Les chrétiens vivent dans un monde, dans un lieu, les communautés chrétiennes se rassemblent dans des endroits précis. L'Église a un corps, une chair elle est donc située. Et par consé­quent, la vie apostolique de l'Église, l'existence de l'Église est enracinée. La vie de l'Église n'est pas une sorte de tourisme permanent où elle essaierait de contacter différents milieux pour leur annoncer l'évangile. La vie de l'Église a quelque chose de soli­dement, profondément bâti, elle est "de cette terre". Et donc elle cette espèce de solidité, de consistance de la pierre sur laquelle elle est fondée. Mais en même temps ce mystère d'enracinement et d'implantation est traversé par un autre aspect, celui de sa mort. Au moment même où l'Église se fixe dans le monde - et elle a raison de se fixer dans le monde - elle éprouve en elle le mystère même de la Pâque de son Seigneur. C'est le mystère du corps. Le corps est à la fois le principe même de notre identité. D'une certaine ma­nière ce qui est la preuve la plus évidente de notre continuité à travers le temps c'est le fait que nous ayons le même corps depuis le début jusqu'à la fin, même si ses cellules sont renouvelées sans cesse. Mais en même temps, au moment où ce corps est le garant de notre continuité spirituelle et affective, le corps est en même temps le lieu de manifestation de cette usure qui aboutit à la mort.

Alors je crois qu'en célébrant aujourd'hui cette fête de la dédicace de saint Jean de Latran, il faudrait que nous ressaisissions dans notre prière ce double aspect de l'Église, ce double aspect des com­munautés que nous sommes : à la fois solidement enracinées, non pas glanant de-ci de-là ce qui lui plaît ou ce qu'il lui semble bon de faire, mais profondé­ment enracinée parce que le Christ est enraciné, parce que c'est Lui le fondement, qu'Il est parmi nous et qu'Il nous constitue ensemble, ici-même, dans cette ville, dans ce diocèse, dans ce lieu. Et en même temps le mystère du caractère passager de cette Église, de cette communauté à savoir que cette communauté est plantée sur la terre mais non pas pour y rester parce que sa véritable patrie est dans le cœur de Dieu.

Que le Seigneur nous accorde cette grâce de pouvoir concilier dans notre propre vie de chrétien cette double dimension de notre enracinement afin que Dieu soit vraiment présent au milieu de ce monde et de notre déracinement afin que Dieu soit manifesté par ceux-là mêmes qui sont son corps mais son corps appelé à la Résurrection au-delà de la mort.

 

 

AMEN