NOTRE HISTOIRE

1 Co 3, 9-17 ; Jn 2, 13-22
Dédicace de St Jean de Latran - (9 novembre 1989)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

N

otre vie personnelle se tisse aux yeux de Dieu dans deux histoires qui ont l'air à priori distinctes et finalement ne se rejoignant ja­mais, je veux parler de l'histoire personnelle, quoti­dienne, notre histoire familiale qui se tisse autour de nous jour après jour avec ses drames, ses peines, ses nœuds, ses blessures, ses doutes, et puis l'histoire plus générale, l'histoire de l'Église dans laquelle, lorsque je participe à l'eucharistie, je viens quelque peu puiser.

Le passage d'évangile que nous entendons aujourd'hui nous invite justement à découvrir, au se­cret de notre histoire personnelle, un sens autre. Ma vie n'est pas simplement à une succession de jours qui s'ajoutent les uns aux autres, dans lesquels j'essaie plus ou moins de me débattre pour leur trouver un sens, de trouver quelque joie ou de les orienter, mais elle est comme animée, de l'intérieur par un autre rythme, une autre musique qui est celle de l'histoire du monde. Je peux lire ma vie avec mes propres yeux comme moi je la connais et aussi je peux lire ma vie avec le regard de Dieu, telle que Dieu la connaît et alors elle prend un sens nouveau et un relief nouveau.

En effet, lorsque nous parlons d'universalité de l'Église ou du message de l'évangile nous pensons souvent que, finalement c'est un succès d'être si nom­breux dans le monde à croire au Christ. Peu importe que nous soyons nombreux ou pas. Si la vérité est vraiment celle du Christ, ce que nous croyons, il est évident qu'elle est, en soi, le message universel pour tous les hommes, qu'elle est en soi, comme le dit l'étymologie, catholique, qu'il y ait ou non des hom­mes, dans tous les continents, qui croient au Christ. Avant même que nous décidions de croire au Christ, cette religion, ce salut, ce message était universel. Il était fait pour tout le monde, même si beaucoup res­tent sourds à sans appel. Cela veut dire qu'avant notre propre histoire à nous, il existe une histoire de Dieu pour les hommes, histoire qui touche tous les hom­mes. Et il ne tient qu'à la liberté humaine d'adhérer à cette histoire universelle.

Ceci est important parce que tout ce que nous vivons le plus secrètement, le plus intimement, au fond de nous a une répercussion, un écho universel. Lorsque, pendant le carême, nous tentons de nous priver de telle ou telle chose pour nous signifier à nous-mêmes que nous ne dépendons pas uniquement de cette terre mais que nous avons soif des choses du ciel, et que nous "craquons" en avalant le chocolat si fort. En soi le chocolat n'est pas un péché, Dieu merci, mais cet acte intime que je fais dans le frigidaire en pleine nuit a une répercussion universelle. Ce n'est pas que manger du chocolat soit un péché, mais m'étant engagé envers le Seigneur d'y renoncer quel­que peu, ce que je veux signifier comme bien en moi-même touche l'équilibre même de cette universalité du message au monde. Ce qui est le plus secret au fond de mon cœur implique et dirige le bien, la puis­sance du bien à et la paix dans le monde. Notre his­toire personnelle n'est pas seulement une conséquence de ce que nous vivons pour nous-mêmes mais il y a une conséquence générale, universelle qui touche l'histoire de l'humanité face à Dieu.

C'est bien pour cela que l'on nous invite à prier les uns pour les autres, à nous rendre solidaires les uns des autres, à vivre effectivement cette com­munion profonde, que ce soit entre nous les vivants de cette terre mais aussi avec ceux qui nous ont quit­tés, car ils ne nous ont pas quitté au sens où ils n'ont pas rompu cette communion profonde qui existe entre nous et qu'elle continue à être effective et réelle et que le plus petit acte posé dans mon cœur touche, inonde, réalise cette communion toujours présente entre ceux qui sont vivants, ceux qui nous ont quittés et même ceux qui ne se connaissent pas. C'est bien là la preuve de l'universalité du message de Dieu, par le Christ, qui est de nous relier les uns aux autres, non seule­ment par la connaissance que nous pourrions avoir les uns des autres, mais au-delà même des barrières de langes, de race, de nation, d'histoire et même de la mort, de nous tenir tout ensemble serrés en un seul peuple et une seule humanité.

Tel est le message de la fête de cette basilique du Latran à Rome qui signifie que nous existons pour nous-mêmes premièrement et deuxièmement pour l'histoire universelle du monde et que ces deux exis­tences n'ont à en faire qu'une. Ce que je suis n'est pas uniquement pour moi, ce serait bien triste et finale­ment bien clos, mais ça s'ouvre à une histoire plus générale qui touche tous les Chinois, les Indiens, les Polonais qui peuvent exister et encore plus ces hom­mes qui nous ont précédés dans la vie et avec qui nous continuons d'entretenir et de créer l'Église, c'est-à-dire la communion avec le Christ. Demandons de réaliser plus intensément ces liens de communion. Éliminant toutes ces barrières y compris celle de la mort qui nous parait la plus insupportable, revivons en nous, grâce à Lui ce qu'Il veut réaliser de notre humanité, qu'elle soit une Épouse unie, sa seule Épouse dont nous sommes les pierres vivantes, mem­bres de l'Épouse de Dieu.

 

 

AMEN