MÈRE DES ÉGLISES

1 Co 3, 9-17 ; Jn 2, 13-22
Dédicace de St Jean de Latran - (9 novembre 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

V

ous connaissez peut-être cette sentence tirée de la plaisante sagesse lyonnaise : "Dans ce bas-monde, c'est comme l'arche de Noé, il y a toute espèce de bêtes !" A Lyon, on a ce sentiment que l'humanité est quelque chose d'extrêmement mé­langé. Et quand on entend cet évangile, on a la même impression. "Dans ce temple, il y a toute espèce de bêtes" non seulement les colombes et les taureaux ou les moutons prêts pour le sacrifice, mais aussi les bêtes tapies dans le cœur de ces marchands dont la convoitise exploitait les pèlerins un peu crédules ou un peu naïfs. Dans tout cela le Christ intervient de façon assez violente, à coups de fouet et il chasse tout ce monde-là pour que le temple, la maison de son Père redevienne vraiment la maison de son Père.

Quand on fête la dédicace d'une église, on fête aussi un mystère assez étonnant. De l'Église aussi on pourrait dire "qu'il y a toute espèce de bêtes." Il suffit de regarder le fond de notre cœur, il suffit de regarder les tensions, les difficultés, les crises que traverse l'Église à toutes les époques de son histoire. Si nous nous laissions simplement aller à ce regard humain, très souvent nous ne verrions que le Christ passer avec son fouet pour essayer de modérer la convoitise des marchands, la convoitise de tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, cherchent plus à réaliser leurs propres désirs que le désir de Dieu sur eux.

Mais précisément, c'est cela l'Église, et que nous l'aimions ou que nous ne l'aimions pas, que nous en soyons satisfaits ou au contraire fort mécontents et en concevions quelque aigreur, pourtant c'est la ré­alité. Le mystère de cette Église, telle que nous la voyons maintenant, c'est qu'elle est bien effectivement le lieu de la présence de Dieu, ce lieu où Jésus est dévoré du zèle de l'amour de son Père. Simplement, Il est toujours là, au milieu de nous, au milieu d'hommes pécheurs et Il sait que, de temps à autre, il faut es­sayer de ressaisir toute cette humanité, tout ce peuple qui tire à hue et à dia et auquel il faut donner définiti­vement la figure du visage de la Jérusalem céleste.

Alors quand on fête l'église du Latran, c'est notre fête à tous puisque c'est la mère de toutes les Églises. Nous pouvons demander au Seigneur de por­ter tout ce qui constitue l'Église. Il y a bien sur notre être de pécheurs, nos convoitises qui ne font pas vraiment partie de l'Église sinon par le fait que nous-mêmes nous en faisons partie, mais qui sont aussi ce visage de la réalité de l'Église sur cette terre. Mais il y a aussi tout ce qui se voit moins, tout ce qui est plus difficile à lire, tous ces moments de présence, tous ces moments d'attente de Dieu, tous ces moments de don de soi, tous ces actes par lesquels des hommes et des femmes se sont laissé saisir par le mystère de Dieu qui veut prendre possession de nous.

Et alors peut-être qu'un jour nous serons comme les apôtres au moment de la Résurrection, et alors nous saurons qu'il a fallu plus de trois jours pour rebâtir ce temple de l'Église, qu'il aura fallu des siè­cles, des vies humaines, du sang versé, qu'il aura fallu beaucoup de dévouement, de générosité, de cœur ac­cueillant et fort. Et alors nous comprendrons le sens des paroles, nous comprendrons comment à travers des moments de houle des moments de difficulté, des moments de tempête, en réalité, celui qui était là c'était toujours le même, c'était le Ressuscité qui construisait son Église, qui la construisait en nous, entre nous, autour de nous, et qui faisait que, petit à petit, nous devenions ensemble la Jérusalem céleste.

Chaque fois que nous célébrons l'eucharistie, c'est ce point de référence que nous nous donnons comme rendez-vous. C'est le moment ou, dans l'espé­rance, un jour, tous nous serons dans la plénitude de la Jérusalem d'en haut, c'est le moment où nous serons vraiment "rebâtis" à travers toutes les ruines et toutes les difficultés, tout le poids qui aura pu marquer notre existence. En réalité, à ce moment-là, nous," pauvres pécheurs", au moment de notre résurrection, nous serons pleinement l'Église.

 

AMEN