POUR QUI SONNENT LES CLOCHES ?
Ap 21, 1-5 ; 1 Co 3, 9-17 ; Jn 2, 13-22
Dédicace de St Jean de Latran - (9 novembre 1986)
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire
Homélie du Frère Michel MORIN
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our qui sonnent les cloches ? Première réponse: Un journaliste dans un quotidien récent : "Il n'est pas besoin de partager la foi de l'Église catholique pour se réjouir qu'elle vive et qu'elle sache durer. Nous ne savons pas si l'Esprit est avec elle, mais il faut reconnaître qu'elle s'acharne à rappeler aux hommes que leur dignité est dans l'Esprit qui vit en eux. Notre temps est déchiré plus qu'aucun autre entre la pression collective et la pulsion individuelle. Fourmi ou canard, à moins que le fanatisme politique ou, hélas parfois religieux ne vienne offrir la réconciliation périlleuse de la dévotion de l'individu pour une cause. L'Église catholique a su faire passer un autre message, un autre langage très ancien en Occident chrétien et toujours très neuf qui explique qu'il n'y a pas de communauté qui vaille sans le respect des personnes, et pas de droit de l'individu sans amour des autres, que le droit et le pouvoir ne sont rien sans une exigence intérieure. Y a-t-il des valeurs universelles, communes à tous les hommes ? On se prend parfois à en douter. Nous voyons de vastes espaces humains s'enfermer dans une religion ou une idéologie d'exclusion. Nous nous flattons de compter au nombre de la vingtaine de démocraties présentables. Et en somme cela nous suffit. Mais nous craignons l'affrontement de peuples dressés les uns contre les autres par la richesse ou la pauvreté. L'inventaire est vite fait. L'Église catholique est la seule institution universelle en état de marche, la seule qui donne une image à la fois solide et spectaculaire, permanente et toujours renouvelée de l'unité de l'homme et de sa grandeur."
Vous l'avez deviné, cet homme n'est pas croyant. Il fait écho à ce qu'un autre incroyant du dix-neuvième siècle, murmurait à voix basse, Hippolyte Taine : "l'Église n'a cessé d'être au cours de l'histoire la grande paire d'ailes qui soulèvent l'humanité au-dessus de ses bas-fonds". Pour qui sonnent les cloches ? Voilà une première réponse. Ces gens-là entendent les cloches, mais ne répondront pas à leur appel.
Deuxième réponse : le cardinal de Lubac "L'homme peut organiser la terre sans Dieu, mais alors il ne peut l'organiser que contre l'homme". Écho de ce qu'une autre grande figure de l'Église contemporaine, le cardinal Salièges grommelait : "l'homme sans Dieu devient un fauve pour l'homme".
Pour qui sonnent nos cloches ? pour qui sonnent les cloches de nos églises et de nos cathédrales de jour en jour et de dimanche en dimanche ? pour rassembler un petit peuple, celui que nous sommes aujourd'hui, venant chanter sa joie d'être l'Église de Dieu, peuple sauvé, peuple habité par la présence de Dieu, cette Église vivante et sainte, un petit peuple qui vient chanter entre ses quatre murs la gloire de son Seigneur qui vient habiter ce temple, un peuple qui vient chanter parce que lui-même a été dédicacé un jour lorsque la Divinité est venue poser son sceau à l'intérieur de la chair humaine, au jour de l'Incarnation du Christ. Oui, les cloches sonnent pour ce peuple-là, que nous sommes. Mais elles ne sonnent pas, que pour nous.
Nous célébrons la Dédicace d'une église, mais une église n'est pas uniquement faite pour elle-même. Nous ne sommes pas chrétiens que pour nous. Nous avons, par grâce plus que par mérite, c'est évident, cette joie d'être l'Église vivante et sainte. Nous avons cette grâce de vivre pour d'autres raisons que celles que la pure raison humaine nous donne. Nous avons cette grâce, par don, de connaître ces valeurs éternelles et invisibles qui font que le terrestre et le visible existent. Nous avons cette espérance de marcher à travers les vicissitudes humaines vers un Royaume éternel auquel nous croyons. Nous avons la consolation de recevoir dans notre humanité ce qui la consacre, ou plus exactement ce qui nous révèle qu'elle est déjà consacrée.
Lorsque nous célébrons le sacrement de mariage, nous n'ajoutons pas quelque chose par le sacrement. Il révèle ce qu'est réellement, fondamentalement l'amour humain. Lorsque nous célébrons le sacrement des malades, nous n'ajoutons pas quelque chose à la maladie. Le sacrement révèle ce qu'est profondément la maladie : communion à la souffrance du Christ. Et je pourrais continuer. Nous sommes les grands bénéficiaires de Dieu, les grands privilégiés de l'amour de Dieu. Nous sommes heureux d'être l'Église. Tant mieux. Mais, comme le disait Albert Camus, et j'aime cette pensée : "S"il n'y a pas de honte à être heureux, il y a honte à être heureux tout seul".
Alors, frères et sœurs, pour qui sonnent les cloches ? L'Église que nous sommes, est-ce qu'elle n'est que pour nous ? Non, absolument non. Et s'il y en a parmi nous qui croient que l'Église n'est que pour elle-même, ils ne sont pas dans l'Église, mais dans une secte, ou dans un club.
L'Église, elle est le corps du Christ. Eh bien, le Christ a livré son corps pour le salut du monde. Ce que le corps du Christ a vécu aux jours historiques de sa Passion, son corps mystique et encore charnel qu'est l'Église aujourd'hui, doit le vivre pour tous les jours et tous les temps de tous les hommes. Notre destinée d'Église, c'est d'être ce Temple habité par Dieu comme le corps humain du Christ habité par la Divinité, mais pour être livré pour le salut du monde. Nous sommes l'Église vivante et sainte, de la sainteté de la vie de Dieu, pour être livrés au monde. C'est pourquoi, nous sommes une Église ouverte au monde, l'ouverture de l'Église au monde, ce slogan post-conciliaire Si équivoque. L'Église, elle est livrée au monde, mais comme le corps du Christ. Nous ne sommes pas livrés au monde pour nous donner au monde et disparaître dans le monde, ou pour être happés par le monde, ou pour ressembler au monde, ou pour donner au monde quelques vernis de culture religieuse à caractère chrétien. Nous sommes donnés au monde, pourquoi ? pour le construire ? Non. Dieu a donné la tâche de construire le monde, non pas à l'Église mais à Adam, et à la société des hommes. Nous ne sommes pas livrés au monde pour le construire, il doit se construire lui-même, même s'il se construit mal, c'est à lui de se construire. Nous sommes livrés au monde pour le convertir, pour son salut. Nous sommes livrés au monde, en tant qu'Église corps du Christ pour qu'un jour, le monde devienne l'Église, pour que tout homme devienne membre du corps du Christ qu'est l'Église, pour que tout homme prenne sa place comme pierre vivante dans la construction de l'Église. L'Église n'est pas ouverte au monde pour se perdre dans le monde, mais pour que l'humanité entre en elle et devienne l'Église et se construise comme sanctuaire. C'est à l'humanité de devenir l'Église, car telle est sa destinée, parce que Dieu l'a voulu ainsi. Le corps du Christ, le mystère de l'Incarnation, de la Passion, de la Résurrection du Seigneur, ne sera pleinement achevé que lorsque tout homme aura pris sa place dans l'Église, lorsque tout homme sera entré par le portail le plus grand ouvert possible de l'Église, pour que le plus possible d'hommes y entrent et puissent chanter : "Béni sois-Tu, Seigneur, pour ton Église vivante et sainte dans laquelle je suis entré".
Oui, frères et sœurs, nous sommes rassemblés dans l'Église, mais notre rassemblement doit augmenter, et croître. Si nous sommes une cellule vivante du corps du Christ, comment pourrions-nous nous contenter d'un corps chétif, d'un corps minoritaire ? Nous sommes voués à la perdition, si le corps du Christ ne grandit pas, Il dépérit. Or c'est nous le corps du Christ. Nous sommes donnés au monde, vous personnellement et moi aussi, et nous tous ensemble. Et quand les cloches sonnent, c'est cela que ça veut dire, elles sonnent pour les croyants et les incroyants. Eh bien, l'Église existe pour sa joie, pour son bonheur, les nôtres : oui, mais en même temps pour que ceux-ci rayonnent suffisamment fort, suffisamment clair, suffisamment net, afin que les hommes puissent tourner vers ce bonheur et ces chants, vers ces louanges, leurs visages et leurs cœurs et prendre ce chemin d'éternité que trace l'Église. Si ce n'est pas cela notre conviction, si ce n'est pas cela que nous célébrons, nous n'avons rien à faire dans cette église, ni vous, ni moi. Chanter le corps du Christ, chanter l'Église comme sanctuaire du Christ, c'est savoir, croire et vivre cela que nous n'avons pas d'autre destinée que le corps visible du Christ livré, souffrant, mourant, le cœur grand ouvert, voilà la véritable ouverture au monde, pour que les hommes puissent recevoir la grâce du salut, de la paix et de la réconciliation.
Voilà ce que nous célébrons. Nous l'oublions souvent, nous avons la tentation de rester sur nous-mêmes, d'être heureux ensemble. Nous avons la tentation de bien faire marcher nos institutions intra-ecclésiales. Tout cela, il faut le faire, mais ce n'est pas suffisant. Nous ne sommes pas chargés de faire fonctionner l'Église. Parce que nous sommes le corps du Christ par grâce, par don, nous devons avoir plus que le souci, le zèle, comme disait Jésus, pour que cette Église soit vraiment l'Église de tous les hommes. Oh, non pas qu'ils vont tous se convertir aujourd'hui au Christ et croire en sa Résurrection. Cela ce n'est pas notre œuvre, nais celle de Dieu. Lui seul donne la foi et sauve, mais nous sommes ses serviteurs, inutiles, nais irremplaçables. Dans le cœur de l'Église, nous sommes amis du Christ : "Je vous appelle mes amis", mais au cœur du monde nous sommes serviteurs du Christ pour l'humanité. Et si nous voulons vraiment être unis du Christ dans l'Église, il nous faut aussi en toute logique être serviteurs du monde à l'intérieur même de l'Église. Nous avons ce service à rendre au monde, pour cela nous sommes choisis, pour cela nous sommes amis du Christ qui nous a révélé les choses du Père et nous a fait connaître son dessein, c'est pour cela que nous pouvons nous appuyer sur la certitude de sa présence et de son amour, comme forces de service pour nos frères.
Nous sommes une Église servante, mais là encore attention, non pas servante comme une "bonne" pour l'entretien ménager de la maison ou répondre sans réfléchir à tous les désirs et les instincts et les caprices des hommes. L'Église est servante de la grâce de Dieu, du salut de Dieu. Et le Christ a besoin de ces serviteurs, inutiles parce qu'ils ne sont pas les maîtres, mais irremplaçables parce qu'il n'y en a pas d'autres sur la terre que nous, son Église.
Alors, frères et sœurs, il nous faut vraiment en ces temps reprendre une conscience vive de tout cela, de cette attente du monde, car Taine et le journaliste expriment une attente, non pas qu'ils veuillent croire en Dieu, mais ils disent que le monde s'abîme, aux deux sens du mot, sans ces valeurs éternelles dont l'Église vit et que le monde a soif de connaître même si ce n'est pas encore pour y adhérer et se convertir. C'est quand même étonnant. Dans un domaine si difficile que celui, par exemple de la bio-éthique, les généticiens, les chercheurs, les médecins, les scientifiques, donnent l'impression de ne pouvoir se contenter de leurs sciences ou de leur pouvoir ou de leur raison, ils sont souvent là tournés vers l'Église pour l'interroger et l'écouter. Non pas qu'ils vont changer leurs méthodes ou leurs projets, mais il y a comme un besoin profond de référence à l'éternel, au surnaturel, à l'invisible, au sens. Et à qui le monde vient-il demander cela ? à l'Église.
Pouvons-nous nous permettre aujourd'hui de décevoir le monde dans sa recherche de sens ? pouvons-nous nous permettre aujourd'hui d'être dans une église remplie alors que la place est vide, et vide pourquoi ? parce qu'il n'y a pas de vide plus grand que l'absence de référence au vivant.
Alors frères et sœurs, nous croyons ce que nous venons de chanter, n'est-ce pas ? il faut maintenant le vivre, l'accomplir, je vous le rappelle : "Bénis sois-tu, Seigneur, pour ton Église vivante et sainte", la vie de Dieu, la Sainteté de Dieu, mais elles sont données pour tous les hommes. "Tu es venu dans ton Temple, Toi, l'Agneau immolé", mais l'immolation du Christ, elle est pour tous les hommes.
"Le vrai Temple dont nous sommes les pierres vivantes", c'est un chantier ce temple de l'Église et il ne sera achevé que lorsque tous les hommes seront entrés pour y trouver leur place.
"Vous tous qui avez soif, venez à Moi", ce cri du Christ, cette attente de Dieu de rassasier tous les hommes, il ne s'adresse pas uniquement à nous, "Vous tous", pas "vous les chrétiens", "vous tous". Et quel homme dans son cœur n'a pas soif, soif d'éternel, soif de valeur surnaturelle, soif d'invisible ? Qui ? mais personne !
Frères et sœurs, la dédicace de l'église nous rappelle que nous portons dans notre cœur le sceau de Dieu, le visage de Dieu, la grâce de Dieu. Mais nous ne pouvons pas, nous n'avons pas le droit de la garder pour nous-mêmes, car tout homme a droit à connaître ce sceau de la présence de Dieu dans sa vie. Mais il faut des serviteurs qui, humblement, viendront le leur révéler. Il faut des serviteurs heureux d'être dans l'Église, joyeux d'être dans l'Église, joyeux d'être chrétiens aujourd'hui, heureux de l'Église d'aujourd'hui, pas celle d'hier, pas celle de demain, sans nostalgie ni illusion, heureux de l'Église d'aujourd'hui. Et si vous la trouvez malade, la sainte mère-Église, commencez d'abord à vous faire soigner vous-mêmes, vous verrez que cela ira bien mieux pour elle. Et si vous la croyez malade, c'est vrai parfois, votre mère ou votre épouse, quand elle est malade, vous la bousculez, vous la secouez, vous la critiquez ? Vous l'aimez davantage, non ? Faites la même chose avec l'Église et vous verrez, elle se portera bien mieux.
Voilà un appel pressant du Christ pour nous aujourd'hui. Nous sommes l'Église de Dieu livrée pour le salut du monde, de chaque homme, et d'abord des hommes qui vivent près de nous.
Pour qui sonnent les cloches ? Que la vie et la sainteté que Dieu donne à son Église carillonnent en vos cœurs et sur vos visages, dans vos paroles et vos silences, en vos mains et vos pas. Et les hommes aimeront cette musique, l'écouteront et un jour se mettront à la chanter avec nous.
AMEN