ÉGLISE VIVANTE
1 Co 3, 9-17 ; Jn 2, 13-22
Dédicace de St Jean de Latran - (9 novembre 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN
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u moment de la dédicace, c'est-à-dire de la consécration d'une église, on fait des onctions de saint Chrême sur les piliers, c'est ce que rappellent les croix rouges et les lumières que l'on allume lorsque le peuple y est rassemblé.
Dans la réalité sacramentelle de l'Église c'est la seule fois où un signe sacramentel n'est pas fait sur un corps vivant, sur une chair d'homme, ne s'adresse pas à une vie humaine mais à un matériau. De fait, dans tous les autres sacrements, le signe est donné à une personne ou à deux personnes dans le sacrement du mariage. Ceci peut sembler curieux qu'un élément sacramentel soit donné à un matériau. Cependant il est très important d'en comprendre le sens car lorsque le nouveau baptisé reçoit sur sa tête l'onction du saint Chrême, ceci manifeste que, désormais, il participe comme membre vivant à la personne même du Christ Seigneur. C'est pour manifester que, désormais, il ne vivra que d'une parole, celle du Christ qui est prophète définitif. C'est pour manifester que, désormais, il n'offrira qu'un seul sacrifice, le sacrifice unique et suffisant du Christ et non pas d'abord les siens. C'est pour manifester également que, désormais, le baptisé entre non plus uniquement dans une vie humaine terrestre, mais dans la vie éternelle du Royaume de Dieu. Ainsi le baptisé est consacré à l'image du Christ, mais plus encore comme participant au Christ prêtre, prophète et roi. Cette onction faite sur le nouveau baptisé sert également, quant à l'huile du saint Chrême, à la confirmation, à la manifestation que le baptisé ne vit pas une relation individuelle avec le Christ, mais une relation communautaire avec le Christ par la relation qu'il a avec ses autres frères de la communauté chrétienne. Le baptisé chrétien seul n'est pas catholique. La foi, si elle est personnelle, n'est jamais individuelle, elle est essentiellement communautaire, car un corps n'est pas formé d'un seul membre, si brillant soit-il, mais de l'ensemble de tous les membres et les organes dont il a besoin pour vivre.
Cette onction du saint Chrême sert également à l'ordination de celui qui devient prêtre ou évêque. Au temps du Moyen-Age, c'était encore ce saint Chrême qui était utilisé pour le sacre des rois, parce qu'à cette époque-là, la royauté était tenue comme un don de Dieu fait à un peuple, chose qui a disparu pour un certain nombre de raisons faciles à imaginer en tout cas pour notre pays.
Tout ceci nous révèle qu'il y a une osmose profonde, une communion quasi sacramentelle, entre l'église de pierre qui a été dédicacée, et l'Église de pierres vivantes que nous sommes. L'église de pierre n'est pas simplement un beau monument dont les chrétiens seraient fiers parce qu'il se voit, parce qu'il atteste toute une richesse architecturale ou décorative quelle qu'elle soit. L'église de pierre est une visibilité, est un signe, est un rappel de ce que nous sommes tous ensemble, et je ne sais pas si l'on mesure bien ce que veut dire notre communion avec le Christ, le fait que nous soyons ensemble, les uns avec les autres et plus encore les uns par les autres, en unité, en communion avec le Christ. Peut-être avons-nous de la communion de l'Église une vision quelque peu spirituelle, dans le sens où elle serait spiritualiste, c'est-à-dire une sorte de vague accord sur les vérités fondamentales de la foi, sur la nécessité de poser un certain nombre de gestes d'ordre religieux ou caritatif, ou sur le fait d'avoir à peu près en gros dans le monde une sorte de morale sur laquelle on serait d'accord. Cela ce n'est pas grand-chose au niveau de la communion. D'autres groupes humains peuvent être en communion beaucoup plus profonde que nous sur un certain nombre d'objectifs à vivre ou à partager.
Notre communion les uns avec les autres est aussi forte, et même plus forte, que le signe qui nous en est donné dans l'église de pierre, car en tant que communauté chrétienne, nous sommes beaucoup plus liés les uns aux autres que chacune des pierres avec lesquelles cette église a été construite. Or réfléchissez un instant sur la nécessaire union de toutes ces pierres entre elles. Or notre union, les uns avec les autres est plus profonde et plus forte. Je ne sais pas si nous mesurons ce que vraiment nous sommes en tant qu'église, si vraiment nous avons conscience d'être un bâtiment, une construction où tout élément se tient, où, s'il y a une pierre manquante, l'autre tombe. Je ne sais pas si nous nous rendons compte de la profondeur et de l'exigence du fait que nous sommes appelés "pierres vivantes". Célébrer la dédicace d'une église, comme celle du Latran aujourd'hui, c'est se rappeler, dans la foi, la nécessité essentielle et primordiale que nous avons d'être scellés ensemble dans l'amour du Christ. Car ces pierres qui composent l'église ne sont pas seulement juxtaposées les unes aux autres, elles ne sont pas uniquement posées les unes à côté des autres : elles sont scellées. Ce qui fait que l'Église tient depuis huit siècles ce ne sont pas tellement les pierres en elles-mêmes que le scellement qui les soude les unes aux autres de façon indissoluble et définitive.
Or nous ne sommes pas uniquement des pierres ou des chrétiens posés les uns à côté des autres, chacune avec sa forme, avec sa place, plus ou moins visible peu importe. Nous sommes des pierres vivantes mais dont la vie c'est simplement d'être scellés les uns aux autres par la vie du Christ, par la grâce du Christ, la grâce du Christ que nous recevons dans l'onction. C'est ce qui est vraiment le lien les uns avec les autres, le ciment qui fait le lien entre les pierres et qui permet à la construction de tenir au-delà du temps et au-delà des tempêtes.
Nous avons une vision de l'Église comme d'une sorte d'assemblée où tout le monde est bien là, mais chacun un peu pour soi et pour Dieu. Mais Dieu ne nous regarde jamais de façon individuelle. Quand Il nous regarde, Il voit toute l'Église. De même que nous, lorsque nous regardons, nous voyons l'église de pierre dans sa beauté, et avec un regard plus attentif, nous mesurons la place, la nécessité de chaque pierre. Je crois que cette fête de la Dédicace de l'église matérielle doit nous faire reprendre une conscience très vive et très aiguë de ce que nous sommes les uns avec les autres, de ce que nous sommes les uns pour les autres, l'Église du Christ, et que sans cette communion profonde qui n'est pas basée sur nos capacités affectives ou psychologiques mais qui est basée sur notre réceptivité de la grâce de communion du Christ, nous ne sommes pas des pierres vivantes, nous sommes des pierres mortes, posées les unes à côté des autres et qui vont menacer de tomber, mais les pierres qui menacent de tomber, vous le savez, ce sont des ruines qui n'ont pas d'avenir et dans lesquelles on ne peut pas habiter. Si l'on veut que les hommes de ce temps traitent l'Église pour ce qu'elle est et non pas comme les restes, plus ou moins branlants, d'une civilisation dépassée, il faut que nous fassions, que nous donnions le témoignage d'une Église vivante, d'une Église qui est capable de se tenir et qui est capable d'accueillir et d'abriter en son sein tous les hommes qui cherchent cette communion avec Dieu.
Alors, au cours de cette eucharistie, nous allons demander que nous puissions reprendre cette conscience vive de notre communion les uns avec les autres, et pas uniquement ici entre nous qui nous connaissons ou qui nous aimons bien, mais de notre communion avec tous les chrétiens, de toutes les communautés chrétiennes. Nous sommes autant unis à eux que nous ne connaissons pas que les uns aux autres ici, parce que notre communion n'est pas d'abord histoire de connaissance, mais de communion à la même grâce qui vient du Christ et qui, elle, nous soude les uns avec les autres, les uns pour les autres, et l'ensemble "pour la gloire de Dieu et le salut des hommes". Nous demanderons de reprendre conscience que nous sommes non seulement d'Église, mais que l'Église, sans nous, serait un peu moins l'Église. Car une église qui perdrait ses pierres ne serait plus tout à fait une église. Et nous prierons pour qu'à l'occasion de ce synode, nous puissions vraiment nous ressaisir en tant qu'Église. Le synode ce n'est pas un lieu où des évêques de positions différentes vont s'affronter. Cela c'est la vision journalistique qui n'a aucun intérêt pour la vie de l'Église. Cela fait vendre les journaux, un point c'est tout. Un synode est une célébration, une manifestation de la communion qui lie des Églises les unes aux autres parce que leurs pasteurs sont en communion avec le premier d'entre eux qui est l'évêque de Rome.
Que cette eucharistie, que cette fête ouvre notre cœur et nos gestes et nos paroles et notre façon d'être les uns avec les autres à la communion même de Dieu, car c'est ainsi que nous serons l'Église, une Église dédicacée, non seulement comme celles que nous habitons, mais dédicacée parce que nous avons reçu, nous aussi la marque de l'onction sainte, et que nous vivons dans la lumière même du Christ.
AMEN