UNE SAINTETÉ ENRACINÉE

2 Co 6, 3-10 ; Jn 15, 1-8+11-16
SS. du diocèse d'Aix et d'Arles - (8 novembre 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

O

n pourrait se demander pourquoi, une se­maine après la Toussaint pour toute l'Église, "on remet ça" pour l'Église d'Aix et d'Arles. On a l'impression que quand on a fêté tout le monde, ce n'est plus la peine de travailler dans le détail ou la dentelle. Etant donné qu'on a célébré tous les saints qui sont au ciel, on ne voit pas pourquoi nous célébre­rions ici, sinon par une sorte de dévotion spéciale, les saints du diocèse.

Or je crois que cela a beaucoup d'importance, même s'il y a moins de monde aujourd'hui qu'il y a une semaine. La fête de la Toussaint a un caractère tout à fait spécial et très complémentaire de celle du premier novembre.

La sainteté a deux faces. Elle a une face glo­rieuse et c'est précisément celle que nous fêtions le premier novembre. C'est la face de la sainteté dans son accomplissement, dans le fait que, désormais font partie du Royaume tous ceux qui, connus ou incon­nus, ont accueilli le don du Christ, sont entrés dans sa Pâque et sont arrivés à la complétude du salut. Ceci c'est la sainteté de gloire et je crois qu'il est normal qu'elle soit proposée à l'Église universelle, au sens où, quand le projet est achevé, il est achevé pour tout le monde. C'est pour cela que la fête de tous les saints qui se célèbre partout où il y a une Église nous rap­pelle que le but est unique, que Dieu est unique et que nous avons, tous ensemble, à tendre vers ce but uni­que qui est d'être un seul corps, de telle sorte que Dieu soit tout en tous. Cela c'est la sainteté de gloire.

Mais il y a un deuxième aspect de la sainteté. De même, et c'est le sens de la parabole de la vigne, de même qu'un arbre montre de la façon la plus écla­tante sa liberté en épanouissant sa ramure à l'air libre et en proliférant dans les feuilles, dans les fleurs et dans les fruits, de même que cet arbre ne pourrait pas avoir une telle gloire, un telle liberté dans l'espace s'il n'était enraciné, il y a une autre sainteté cachée, la sainteté des racines, la sainteté des moyens. Et c'est celle que nous fêtons aujourd'hui. Car qu'on le veuille ou non, la sainteté ne se vit pas dans l'abstrait, la sainteté ne se vit pas sans racines, la sainteté ne se vit pas sans qu'on ait un lieu dans lequel on est baptisé, une famille dans laquelle on est formé, une commu­nauté paroissiale dans laquelle on trouve l'épanouis­sement de sa foi et l'occasion de la communion de la charité et un diocèse dans lequel on trouve cette réali­sation de l'Église en tel point, telle ville ou tel secteur de pays.

La sainteté que nous fêtons aujourd'hui c'est la sainteté enracinée dans la terre. D'une certaine ma­nière, si nous ne fêtions que le but nous oublierions le point de départ. Et la célébration de tous les saints connus ou inconnus qui sont de ce diocèse, qui ont vécu dans notre communauté, c'est la sainteté du point de départ, c'est la sainteté cachée, la sainteté des raci­nes enfouies dans la terre, la sainteté enfouie dans le mystère d'une gestation, d'une semence, d'un grain de blé jeté en terre et qui, dès ce moment-là, dès son existence sous la terre, avait déjà envie de rejoindre la gloire du ciel.

Autrement les deux fêtes se correspondent de façon extrêmement profonde et parlante. Ce n'est pas simplement qu'aujourd'hui nous fêterions en détail ce que nous avons fêté en gros il y a huit jours, mais c'est précisément que la sainteté dans son double visage, la sainteté de gloire serait un idéal inaccessible, si elle n'était pas d'abord vécue comme la sainteté des raci­nes, la sainteté des commencements, la sainteté du point de départ. Et pour nous cela a une importance particulière, car nous, ici, aujourd'hui, nous nous sou­venons que c'est dans l'Église d'Aix et d'Arles, peut-être qu'elle nous plaît, peut-être qu'elle ne nous plaît pas (c'est un autre problème), mais c'est dans l'Église d'Aix et Arles que nous faisons notre propre sainteté, parce que la sainteté ne se vit pas en dehors du temps quand on est sur la terre, elle ne vit pas non plus en dehors de l'espace. Parce que l'Église a une chair, parce que l'Église a un corps, qu'elle est un corps, elle est nécessairement située dans l'espace et dans le temps. Et quand nous célébrons la fête de tous les saints d'ici, nous célébrons en réalité nos propres raci­nes de gloire. Par le baptême nous sommes enracinés dans un lieu, dans un lieu qui est le cœur de Dieu, mais ce cœur de Dieu a pris la figure concrète de l'Église dans laquelle nous vivons, dans laquelle nous naissons. C'est donc la plénitude de la sainteté qui est ainsi résumée. La sainteté est une aventure qui com­mence dans une très grande modestie, l'histoire de nos racines terrestres et souterraines, et qui nous conduit au-delà de nous-mêmes, au-delà de cette terre, dans le cœur de Dieu.

En suppliant le Seigneur par l'intercession de tous ces saints, que leur vie nous rappelle que le vi­sage de notre propre sainteté est façonné ici. Nous aurons une sainteté de soleil, une sainteté de lumière, une sainteté marquée par le frémissement des oliviers et de leur feuillage, une sainteté marquée par le mis­tral, marquée par l'humour et le bon sens provençal.

Il faut que nous ayons cette sainteté-là, non pas une sainteté désincarnée une sainteté de prêt-à-porter qui pourrait se vendre dans n'importe quel su­permarché mais une sainteté qui ait un visage, une couleur pour nous donner notre véritable visage d'éternité !

 

 

AMEN