NOS FRÈRES AÎNÉS

2 Co 6, 3-10 ; Jn 15, 1-8+11-16
SS. du diocèse d'Aix et d'Arles - (8 novembre 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

C

 

élébrer les saints d'une Église locale dont on fait soi-même partie, c'est nous enraciner dans notre passé, notre passé de foi, notre passé chrétien. C'est donc peut-être l'occasion de réfléchir quelques instants sur ce qu'on appelle la "tradition".

Ce mot, quelquefois est pris d'une façon péjorative, comme si la tradition était le poids d'un certain nombre de coutumes, de routines qui nous empêchaient d'aller de l'avant. En réalité il s'agit de quelque chose de très beau, de très grand et de très profond. La tradition, signifie une transmission qui n'est pas une transmission livresque, froide, mais une transmission vivante. Et avant d'être la transmission de coutumes ou de rubriques, la tradition est d'abord la transmission de la foi, et avant même la transmission de la vie. La tradition, c'est la vie même qui se perpétue, qui se communique de génération en génération. Et quand il s'agit de la tradition chrétienne, il s'agit de la vie même de Dieu, de la vie même qui anime le plus profond de notre cœur. Vivre dans une tradition, c'est enraciner notre vie d'aujourd'hui dans la vie de ceux qui ont vécu avant nous.

Et, nous venons de l'entendre par cet évangile, au-delà, en deçà même de ces générations qui nous ont précédés, cette vie s'enracine dans le Christ Jésus Lui-même, car si nous recevons de nos frères aînés, de nos "pères dans la foi", si nous recevons cette vie, c'est parce qu'eux-mêmes, d'abord, l'ont reçue, eux-mêmes ont enraciné leur propre vie dans la vie du Christ. "En dehors de Moi, vous ne pouvez rien faire!" dit le Christ. C'est dans la mesure où les sarments sont vraiment en union vitale avec le cep, c'est dans la mesure où la sève vivante du pied de vigne passe dans les sarments que tous ceux-ci peuvent porter du fruit. Donc si nos frères aînés, les saints de ce diocèse d'Aix et d'Arles, ont été tels, c'est d'abord parce que la vie même du Christ a circulé dans leur cœur, dans leurs veines, dans leur esprit, dans leur être tout entier.

C'est donc une transmission ininterrompue qui jaillit du cœur de Dieu et qui vient jusqu'à nous. Seulement, au lieu d'être greffés individuellement, chacun pour son propre compte, sur la vigne qu'est le Christ, nous sommes greffés les uns à travers les autres, les uns par les autres dans une communion qui traverse les siècles et les générations. C'est cela la tradition. Non seulement nous sommes en rapport vital et personnel avec le Christ, mais encore ce rapport avec le Christ, cette relation vivante nous vient à travers de multiples ramifications qui sont précisément la vie dont ont vécu, à partir du Christ, ces frères qui nous ont précédés. Et ainsi nous recevons cette vie du Christ, non pas isolément mais en communauté chrétienne, "en Église". Nous la recevons comme dans une grande famille dont les membres qui nous ont précédés sont les courroies de transmission entre le Christ Lui-même et chacun d'entre nous.

Et ce qui est vrai d'abord pour la vie du Christ, et donc pour la sainteté, car qu'est-ce d'être un saint sinon de laisser cette vie du Christ s'épanouir pleinement à l'intérieur de notre vie de chaque jour ? Etre un saint ce n'est pas faire des choses extraordinaires, c'est simplement, jour après jour, instant après instant, à tout moment et dans toute activité de notre vie, être animé par l'Esprit du Christ, être rempli de la vie du Christ, à l'intérieur de cette transmission de la vie, comme un moment essentiel de cette transmission de la vie, il y a la transmission de la foi. Car notre vie chrétienne, notre sainteté chrétienne a pour axe cette vérité que Dieu nous communique, et cette vérité, dont vit notre esprit et qui, en quelque sorte, régule, organise, synthétise toute la sainteté qui anime l'ensemble de notre existence et de notre corps. De même que l'esprit dirige le corps, de la même manière la foi dirige tous les actes de sainteté de notre vie quotidienne. C'est pourquoi, nous enracinant dans la sainteté de nos frères aînés, nous nous enracinons d'abord dans leur foi, dans ce témoignage de vérité qu'ils ont reçu eux-mêmes du Christ, car là aussi tout découle du Christ qui nous révèle le mystère du Père. Et à partir du Christ, ils ont laissé s'épanouir dans leur esprit et dans tout leur être cette foi, cette adhésion vraie, ferme, quelquefois jusqu'au martyre. Nous aussi nous recevons cette foi, comme cœur de notre vie chrétienne, de ces frères aînés qui eux-mêmes l'ont puisée à travers les apôtres dans le Christ.

Soyons donc les fils de nos pères dans la foi, de nos pères dans la sainteté. Que ce soit ce même courant de vie qui, du Christ se répand dans ses membres, qui vienne jusqu'à nous et qui fasse que, plus tard, d'autres fidèles, d'autres disciples du Christ, d'autres chrétiens pourront, à leur tour, s'enraciner dans notre foi, dans notre vie chrétienne, dans notre sainteté, pour continuer cette chaîne ininterrompue qui du Christ jusqu'à la fin du monde, répand sa vérité, sa lumière et son amour, à travers tous les hommes.

 

AMEN