PERFECTION OU SAINTETÉ ?

2 Co 6, 3-10 ; Jn 15, 1-8+11-16
SS. du diocèse d'Aix et d'Arles - (8 novembre 1988)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Perfection ou sainteté ?

Q

uand, dans la foi chrétienne, on évoque la sainteté, je suis presque certain que, pour la plupart d'entre vous, vous n'entendez pas ce mot mais vous en entendez un autre qui est celui de perfection. Je voudrais vous expliquer que ce n'est pas du tout la même chose, même si apparemment il y a une adéquation de sens ou de contenu.

La perfection n'est pas la sainteté. Pourquoi ? Parce que, comme son étymologie l'indique, la perfection est quelque chose que l'on fait, de façon totale, achevée, accomplie, définitive, quelque chose qui a atteint son maximum de développement, de rentabilité d'efficacité ou de fécondité. C'est quelque chose que l'on fait. C'est une oeuvre, c'est un agir. Et nous sommes appelés, nous-mêmes, à parachever, à achever un certain nombre de réalités terrestres dont nous sommes, non pas les maîtres absolus, mais les gérants.

Notre vie chrétienne, ce n'est pas du tout cela. Si vous croyez que votre perfection, c'est-à-dire ce qui va aboutir, dans votre propre vie morale ou spirituelle, c'est la sainteté, je comprends très bien que vous n'y arriviez jamais et que vous vous découragiez. Parce que vous êtes dans une impasse. Alors, vous pouvez faire l'impasse, dans tous les sens, toute votre vie, vous n'en sortirez pas. La perfection est le fruit de notre action. En morale, en agir, la perfection donne la droiture, la justice si vous voulez, celle des "justes de cœur". Mais cela ne correspond pas encore avec la sainteté, avec la sainteté de Dieu, pour la simple raison qu'il y a des hommes profondément droits mais qui ne sont pas encore entrés dans la sainteté de Dieu, et qu'il y a des très grands saints qui ne sont pas tout à fait moralement droits. C'est peut-être notre cas.

La sainteté n'est pas le produit d'un "faire" ; c'est l'essence même de Dieu. Dieu est saint ! Dieu est la sainteté. Dieu seul est saint. Dieu seul est source de toute sainteté, comme nous le disons souvent au début de la deuxième prière eucharistique. Et tant que notre vie chrétienne, tant que notre conviction de foi, tant que la totalité de nos désirs, de nos espérances, n'aura pas comme objet la sainteté de Dieu, nous ne serons pas sur le chemin. Nous sommes sur un chemin de perfection, d'agir qui dépend de nous, de notre volonté, de nos efforts, de nos valeurs, et tout cela peut être extrêmement juste et appréciable, mais nous ne sommes pas encore sur le chemin de la sainteté. La sainteté ne se construit pas. La sainteté n'est pas au bout de notre effort, si nécessaire et si louable soit-il. Ceci n'est que notre bonne disposition, par rapport à Dieu, à recevoir la plénitude de son désir sur nous qui n'est pas simplement que nous soyons moralement parfaits, mais que nous soyons saints, comme Lui seul est saint.

Ceci est très important à comprendre. La perfection est notre œuvre, mais elle a cet inconvénient de trop souvent nous laisser tournés vers nous-mêmes, vers notre façon de concevoir notre vie, de la gérer, de l'apprécier, de la développer. La perfection à la limite de son défaut, pourrait être un monologue sur soi-même, un monologue entoure, si vous voulez, d'un certain nombre de valeurs religieuses autant qu'il y en a. La sainteté, ce n'est pas le monologue de l'homme qui cherche à être parfait. C'est ce que voulait le jeune homme riche de l'évangile.La sainteté, c'est l'installation de notre être, avec le meilleur de lui-même, et cela nous avons à y travailler, dans une instance dialoguale dont la Première Personne, qui parle, qui commande, qui appelle et qui achève, est Dieu. Voilà ce qu'est profondément la sainteté.

Si ce n'est pas comme cela que nous cherchons à vivre, nous serons des sarments hors du cep et ce n'est pas étonnant alors que notre vie soit si desséchée, si desséchante et si stérile, malgré notre très bonne volonté et malgré nos convictions religieuses, malgré notre perfectionnement dans la vie morale.

Tout ceci n'est pas une mésestime de la vie morale, Dieu m'en garde ! mais tout ceci est pour vous signifier comment hiérarchiquement se placent notre perfection morale et la sainteté. La sainteté de Dieu en est la source. La sainteté de Dieu en est la finalité et l'achèvement. La sainteté du Christ, incarné dans notre chair à la perfection, en est le chemin auquel nous devons nous conformer.

Prions les saints de ce diocèse qui, humblement, probablement aussi douloureusement, aussi difficilement que nous, ont œuvré à leur propre perfection, c'était leur devoir mais ont surtout laissé œuvrer la sainteté de Dieu, pour que ce ne soit pas simplement une œuvre de perfection, mais vraiment l'œuvre de la sainteté de Dieu qui achève en nous la plénitude de notre être, de notre sens, de notre destinée.

 

AMEN