LA JUSTIFICATION

Ac 20, 17-36; Jn 10, 1-16
St Charles Borromée - (4 novembre 2005)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, comme vient de le dire magnifiquement cet évangile, saint Charles Borromée, à la suite du Christ qui est le seul véritable pasteur, est un pasteur selon le cœur de Dieu. Plus précisément, c'est un pasteur de l'Église qui suit immédiatement le Concile de Trente. Ce Concile a marqué très profondément toute l'histoire de l'Église qui a suivi. Cette période qui a suivi le Concile de Trente, on l'appelle couramment la contre-réforme, parce que c'est une période de réforme, où l'Église a senti la nécessité absolue de se réformer théologiquement, spirituellement, pastoralement. Saint Charles Borromée notamment a beaucoup œuvré pour la réforme du clergé en instituant comme le demandait le Concile de Trente, les séminaires pour la formation du clergé, ce qui n'existait pas auparavant, pour la réforme aussi de la morale chrétienne, qu'il a prêché inlassablement. Donc période de réforme et en même temps période contre la réforme protestante, contre les erreurs qui étaient répandues par ce mouvement de la réforme protestante. Là aussi, saint Charles Borromée a été parmi ceux qui ont lutté pour que la foi de l'Église soit intégrale et intègre.

De ce fait, le terme "contre-réforme" est devenu un vocable péjoratif. Volontiers, on considère que cette période qui a suivi le Concile de Trente initiée par le Concile lui-même a été une période polémique à l'opposé d'une certaine manière de ses efforts œcuméniques que nous ne cessons de faire depuis plusieurs décennies, par lesquels nous essayons de nous comprendre, et si possible de nous retrouver avec nos frères séparés. Certes, la contre-réforme a été une époque de polémique, et une époque dans laquelle ont été marquées de façon claire les frontières, et aujourd'hui, l'œcuménisme ne meut pas se faire simplement en faisant semblant de gommer les différences. Il faut d'abord les reconnaître pour pouvoir éventuellement les dépasser.

Je voudrais, puisque saint Charles Borromée est un des prototypes de cette contre-réforme, un de ces prototypes de cette période de l'Église, je voudrais vous dire quelques mots du Concile de Trente pour que nous n'en ayons pas simplement une image négative, une image de quelque chose qui, à force de vouloir marquer les limites et de vouloir affirmer la vraie foi, a en quelque sorte, affirmé les divisions. Je voudrais sur un point particulier mais tout à fait capital, à quel point l'effort de compréhension de la foi du Concile de Trente a été une démarche très minutieuse et qui a recherché à retrouver l'équilibre absolu de la vérité.

Ce point dont je voudrais vous parler, c'est ce qu'on appelle la justification. Faisons attention, dans le vocabulaire du Concile de Trente, comme dans le vocabulaire biblique, le mot "justice" n'est pas employé pour parler des tribunaux et de faire régner la loi. Le mot "justice " dans la Bible est pris dans un sens qui nous est moins familier et qui signifie la sainteté. Quand on parle de la justice de Dieu, c'est la sainteté de Dieu, et quand on parle de notre justification, cela veut dire notre sanctification.

Sur ce point de la sanctification intérieure du peuple de Dieu et de chacun des chrétiens, l'histoire de l'Église a été assez mouvementée. Il y a une hérésie très ancienne, bien antérieure au Concile de Trente, qu'on appelle le pélagianisme et qui a consisté à dire ce que souvent nous pensons sans bien nous en rendre compte, à dire que la sainteté c'est d'abord une affaire de vertu, une affaire d'effort, une affaire de volonté. C'est le fruit de la liberté humaine. Pélage, un moine du quatrième siècle, enseignait que l'homme par sa liberté, s'il s'exerçait avec courage, volonté, force, pouvait faire le bien, et que la grâce de Dieu était une sorte d'aide que Dieu apportait à cette liberté humaine pour pouvoir se tourner vers le bien. Saint Augustin, contemporain de Pélage, et qui avait l'expérience du péché, l'expérience de la fragilité humaine, s'est opposé de toutes ses forces à cette doctrine de Pélage. On peut dire que le résumé de la pensée de saint Augustin, c'est que tout est grâce, tout ne vient que de l'initiative de Dieu. Nous ne faisons pas le bien parce que nous serrons les poings, ou parce que nous fortifions les muscles de notre vertu, nous faisons le bien parce que Dieu nous le donne, par sa grâce, gratuitement.

Il y a là deux conceptions radicalement différentes, et dans l'histoire de l'Église, une certaine tendance est allée pour exagérer la position augustinienne, et les réformateurs protestants se sont engagés dans cette voie, en disant que la sainteté est purement et simplement une affaire d'un don de Dieu, et que ce que nous faisons de bien ou de mal n'a rien à voir. A la limite que nous fassions ceci ou cela, n'a aucune importance, seule la grâce de Dieu peut nous sauver. Le Concile de Trente se trouvait entre ces deux écueils, ou bien de dire que c'est notre vertu, c'est notre volonté, c'est notre liberté qui fait le bien, et minimiser la grâce de Dieu, ou bien dire avec saint Augustin et surtout avec ses disciples lointains qui étaient notamment les protestants, dire que tout est tellement grâce que la liberté n'a pas beaucoup d'importance. Il fallait maintenir l'un et l'autre. Il est vrai que tout vient de Dieu, il est vrai que tout ce que nous pouvons faire de bien ne peut venir que de Dieu, parce que la grâce, il en a lui seul l'initiative. Elle n'est pas une récompense de nos bonnes œuvres, la grâce de Dieu est première. Saint Jean le dit déjà dans son épître :"Dieu nous a aimés le premier". C'est parce que Dieu nous a aimés que nous sommes capables de faire le bien, que nous sommes capables de l'aimer à notre tour et de nous aimer les uns les autres. Mais il n'en est pas moins vrai que si Dieu a l'absolue initiative du bien, et si c'est seulement lui qui peut nous donner de faire le bien, il n'en est pas moins vrai que nous devons nous ouvrir à cette grâce, que cette grâce n'agit pas en nous sans nous. Dieu ne nous sauve pas sans nous, il faut que nous acceptions d'être sauvé. Cette acceptation n'est pas passive, elle consiste à ouvrir notre cœur et à collaborer de toutes nos forces et à tout instant à cette grâce fondamentale que Dieu nous donne. Il faut donc affirmer à la fois l'un et l'autre : tout vient de Dieu, et cependant, Dieu ne fait rien sans nous. Il a besoin de nous non pas pour compléter ce qui manquerait à sa grâce, mais pour que cette grâce devienne notre vie, il faut que nous la fassions nôtre, il faut que nous la recevions, que nous l'assimilions, que nous la personnalisions Il faut donc que nous collaborions sans cesse à cette grâce.

Le Concile de Trente a su exprimer cela de manière admirable, avec des expressions parfaitement équilibrées. Voilà ce qu'il dit par exemple, et je vais vous laisser sur ces citations du Concile de Trente : "La cause unique de la sainteté est la sainteté de Dieu, non pas celle par laquelle il est saint lui-même, mais celle par laquelle il nous rend saints". Je traduis : la Bible comme le Concile de Trente dit "nous rend justes", mais au sens où je vous le disais tout à l'heure, où justice veut dire sainteté. "Par cette sainteté non seulement nous sommes déclarés saints, mais nous le sommes réellement, recevant en nous la sainteté, chacun selon sa mesure". Et voilà la précision très exacte que nous dit le Concile : "Selon le partage que nous fait l'Esprit saint comme il lui plaît (c'est Dieu qui a l'initiative de toute sanctification) et selon la disposition propre et la coopération de chacun". Voilà donc, affirmé à la fois que c'est l'Esprit Saint, c'est-à-dire Dieu, le seul qui nous sauve comme il le veut, et cependant qui nous sauve selon les dispositions de notre cœur, et la coopération de notre agir à cette grâce qui nous est donnée. Il y a donc comme une double mesure de la grâce, une mesure fondamentale qui est celle du don gratuit de Dieu, et une mesure personnelle, celle de l'ouverture de notre cœur à ce don.

Un peu plus loin, le Concile de Trente sur le point précis de ce qu'on appelle le mérite, mérite qui a l'air de dire que nos actes ont une valeur pour nous sauver, ce que les protestants refusaient radicalement, nous n'avons pas de mérites, Dieu seul nous sauve gratuitement, le Concile de Trente dira : "La bonté de Dieu envers les hommes est si grande, qu'il veut que deviennent leurs mérites, ce qui est son propre don". C'est Dieu qui donne, mais en nous donnant, Dieu veut que ce don que nous recevons devienne en quelque sorte un mérite, non pas parce que nous mériterions, indépendamment de la grâce de Dieu, mais parce que Dieu est tellement délicat qu'il veut donner valeur à nos efforts, si pauvres, si dérisoires soient-ils.

Frères et sœurs, essayons de nous laisser pénétrer par cet enseignement du Concile de Trente qui est une grande lumière. Nous sommes totalement entre les mains de Dieu, nous dépendons totalement de lui, nous ne pouvons rien faire sans lui ou en-dehors de lui, et cependant, Dieu veut éveiller notre cœur pour que sous l'impulsion de sa grâce, nous soyons vraiment les auteurs de notre propre salut et de celui de nos frères.

 

 

AMEN