UN PRÊTRE SERVITEUR DU PEUPLE DE DIEU

Ac 20, 17-36; Jn 10, 11-16
St Charles Borromée - (4 novembre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Diest : Saint Charles Borromée

J

 

e suppose que, pour beaucoup d'entre vous, la figure de saint Charles Borromée n'a pas de contours très précis. On sait que c'est un saint italien. C'est plus difficile de savoir à quelle époque il a vécu, or c'est en plein seizième siècle. Mais le rôle et l'importance de cet homme, nous ne les connaissons pas. C'est un peu dommage, car c'est en réalité un personnage très important dans l'histoire de l'Église et je voudrais vous dire pourquoi il a peut-être une très grande importance aujourd'hui.

Saint Charles Borromée est nommé archevêque de Milan très jeune (vers l'âge de seize ans je crois) par relations familiales, à cause de la bonne entente de la famille des Borromée avec le Pape. Progressivement il prend conscience des exigences de la fonction d'évêque parce qu'il mesure le drame qui est en train de traverser l'Église. Quel est ce drame ? C'est celui de la Réforme. En effet, la Réforme c'est d'abord dans l'Église une sorte de désertion, une sorte de trahison des clercs. C'est un moment, où à la suite de grands bouleversements de culture, de civilisation, un certain nombre de prêtres, d'évêques ont complètement déserté leur poste et leur fonction. Et plus grave que cela, ils ont laissé les croyants tout seuls devant Dieu, tout seuls avec leur conscience devant Dieu. Un des aspects les plus dramatiques de la foi réformée, qui engendrera d'ailleurs dans notre civilisation moderne cette angoisse, c'est de remettre l'homme tout seul devant Dieu, devant sa conscience et Dieu. D'ailleurs pour beaucoup d'entre nous, nous avons un fond de religion qui est un peu réformée. Dès que nous commençons à penser que "la foi ça ne regarde que moi tout seul avec ma conscience et Dieu" sans nous en rendre compte nous avons déjà une attitude un peu réformée qui consiste à laisser l'homme seul, isolé, aux prises avec son Dieu. Il est certain que les clercs y avaient une grande part de responsabilité. Pour deux raisons. La première c'est effectivement parce qu'ils ont abandonné le poste et si on regarde une carte de cette époque où vivait saint Charles Borromée, on voit que les grands couvents se sont vidés les uns après les autres, et qu'en une dizaine ou une douzaine d'années, des couvents entiers sont partis. Il n'y avait plus de couvents. Ce fut un peu moins dramatique dans le clergé paroissial, mais cela a créé une sorte de courant et de sentiment d'abandon dans la conscience de beaucoup de croyants. La deuxième raison qui était tout aussi grave car c'est ce qui avait provoqué cet abandon et cette désertion, c'est que l'Église était devenue de plus en plus officielle. Elle faisait partie de la société, mais elle en faisait tellement partie que c'étaient des princes-évêques, des seigneurs-évêques, etc … qui, au lieu d'avoir un véritable souci pastoral, avaient beaucoup plus le souci pour la culture de leurs bénéfices ecclésiastiques et autres choses semblables.

Ce que saint Charles Borromée a compris, c'est que la véritable figure de l'homme d'Église, ce n'était pas celui qui abandonne le poste pour laisser les croyants tout seuls en face de leur conscience et de Dieu dans une sorte de dialogue tragique et d'abandon. Ce n'était pas davantage remettre en valeur une Église médiévale dans laquelle les postes et les responsabilités étaient compris comme des honneurs et des bénéfices qu'il fallait rétablir. Mais il fallait véritablement retrouver la figure d'un pasteur comme celui qui est au service de son peuple. Et c'est cela que saint Charles Borromée a réalisé, en payant d'abord de sa personne car il a mené une vie absolument impossible. Toujours en mouvement, allant faire des visites pastorales, allant voir chacun des curés de son diocèse de Milan qui était fort grand. Il fut un des premiers à retrouver ce souci véritable des visites pastorales et à s'attaquer à ce problème de la formation d'un clergé d'un type nouveau. C'est lui qui a inventé les séminaires parce qu'il fallait donner au clergé non seulement une formation théologique mais une formation spirituelle et pastorale. La formation théologique se dispensait généreusement, peut-être de manière plus ou moins éclairée, dans les universités de théologie. Mais Charles Borromée avait compris qu'il était urgent de former un clergé qui soit à même d'agir sur le terrain et non pas un clergé de formation universitaire. Evidemment cela a eu, par la suite, un certain retour de bâton : c'est devenu un peu caricatural et fossilisé. Mais l'intuition de fond était extraordinairement juste. Cet homme, au moment où l'Église était terriblement traversée par une crise de la foi, a su redécouvrir le rôle véritable du pasteur, le pasteur, c'est le serviteur de la foi des croyants, c'est le serviteur de la foi du peuple de Dieu.

C'est de là qu'est née cette figure du prêtre, surtout italien qui évidemment a ses petits côtés caricaturaux mais qui, en réalité est une figure extrêmement belle et profonde, cette figure du prêtre qui vit extrêmement proche de son peuple, avec une très grande humanité et qui sait être pasteur avec beaucoup de tact et de délicatesse. Tout cela c'est à saint Charles Borromée que nous le devons. Aujourd'hui, il y a je crois, une certaine crise du clergé, plus qu'une crise de l'Église. La plupart du temps, on dit qu'il y a aujourd'hui une crise de l'Église. Personnellement je ne le crois pas. Je crois que c'est effectivement une crise du clergé, au sens où il y a eu beaucoup d'hésitations, beaucoup de partage dans le cœur d'un certain nombre de clercs parce que, précisément, leur situation pastorale était difficile et il ne faut pas se hâter trop de leur jeter la pierre.

Nous demanderons par l'intercession de saint Charles Borromée que ce véritable visage du prêtre comme quelqu'un qui est au service du peuple de Dieu puisse renaître dans l'Église, à travers des conditions qui ne sont sans doute pas celles du seizième siècle bien qu'il y ait beaucoup de ressemblances, mais que nous soient donnés des prêtres qui soient vraiment des serviteurs, des ministres du peuple de Dieu qui sachent à la fois avoir cette véritable humanité, être proches de leur peuple et en même temps avoir ce véritable sens du service, ce véritable sens de l'amour de chacun, comme témoin auprès de chacun de l'amour premier du pasteur qui a donné sa vie pour ses brebis.

 

AMEN