NOUVEAU RÉGIME ALIMENTAIRE

Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Repas de fête

F

rères et sœurs, vous avez peut-être intrigués par le texte de la première lecture. Elle vient du prophète Isaïe, un homme qui vivait à Jérusalem. Il aimait beaucoup sa ville et quand il veut évoquer l'avenir du peuple il dit qu'un jour Jérusalem sera comme une grande salle à manger ! Toutes les nations se rassembleront dans cette salle et recevront un repas extraordinaire. Le vin clarifié vaut le Bordeaux de chez nous, et les viandes grasses sont les meilleurs morceaux de l'animal car elles partaient en fumée comme nourriture pour les dieux.

Cela peut paraître étrange qu'aujourd'hui où nous faisons mémoire de ceux qui ont disparu qu'on nous propose une image qui évoque sans doute dans notre cœur les moments de convivialité que nous avons vécu avec ceux que nous aimons, mais pourquoi dire que l'avenir de l'humanité est un repas ? Aujourd'hui, le monde est tellement bien organisé qu'on ne s'en rend plus compte, mais dans le monde ancien vivre c'est être obligé de trouver à manger, de recevoir au fur et à mesure tout ce qui est nécessaire pour tenir jusqu'au lendemain. Les grecs appelaient les hommes "mangeurs de pain" ! quelqu'un qui a besoin tous les jours de se nourrir pour que la vie continue. C'est pour cela aussi quand nous disons : "Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour", c'est exactement la même prière. Aujourd'hui encore nous avons besoin du pain qui nous fait vivre ce jour.

Dans toutes les grandes traditions anciennes, le fait de se nourrir et le fait de vivre sont perçus d'une façon plus forte que chez nous aujourd'hui, et manger, c'est survivre. Par conséquent, la meilleure image de la vie c'est de pouvoir se nourrir à satiété. Et encore aujourd'hui, quand on veut fêter un moment de convivialité intense on fait un bon repas, car au moment même où l'on partage la même nourriture, la même boisson, on partage le même festin, on partage le même bonheur de vivre et de recevoir la nourriture pour ce jour.

Mais quand on meurt, n'est-on pas libéré de cette servitude ? Non, parce que l'éternité ce n'est plus de ne pas se nourrir, mais c'est de changer de nourriture, c'est de changer de mode alimentaire. Ici-bas sur la terre, quand nous voulons vivre, nous devons manger ce dont notre corps a besoin pour vivre et c'est ce qui permet à notre âme et à notre cœur de se développer sur la base de la vie physique de notre corps. Quand on est auprès de Dieu, nous restons des créatures qui ont besoin de manger tous les jours, mais Dieu nous donne une autre nourriture. Cette nourriture, c'est lui-même. Il s'offre comme le principe d'une vie nouvelle et cette nourriture devient nourriture "en vie éternelle" pour que l'homme même dans son corps ou avec son corps ressuscité, continue à découvrir que la fragilité de la vie créée est maintenant sustentée, dynamisée par un principe qui la dépasse infiniment et qui est la présence de l'amour de Dieu.

Cela peut nous étonner que le paradis soit un régime alimentaire nouveau. Cela ne devrait pas nous étonner parce qu'en regardant le moment où Dieu confie le jardin à Adam et Ève, c'est déjà un certain régime alimentaire : "Vous pouvez manger du fruit de tous les arbres du jardin". Dans le projet de la première création, au moment où Dieu donne la vie à l'humanité, il donne toute la richesse de ce monde pour pouvoir composer au jour le jour le menu. Ensuite, quand le Christ est venu sur la terre, il a dit qu'il fallait se nourrir de son amour. Mais comment ? en partageant le pain et le vin. C'est un régime intermédiaire.

Aujourd'hui quand nous venons pour participer à cette eucharistie, nous mangeons encore le pain de la terre et nous buvons le vin de la vigne, mais c'est déjà la nourriture immortelle du corps et du sang du Christ qui nous est livré. Le sacrement de l'eucharistie que nous célébrons maintenant est vraiment le repas de communion qui nous unit nous les vivants, qui avons encore besoin d'être des mangeurs de pain, mais qui déjà nous rassasions de l'amour de Dieu et là, nous sommes en communion avec ceux qui, auprès de Dieu, éternellement sont rassasiés de cet amour de Dieu. Mais toujours, nous gardons cette fragilité et cette vulnérabilité, car l'immortalité et l'éternité ne sont pas un dû, c'est un don. Tout comme lorsqu'on est accueilli par quelqu'un à sa table, la nourriture que l'on prend est un don. Quand on entre dans l'éternité, la nourriture qui est offerte est encore une grâce et un don.

Frères et sœurs, si aujourd'hui nous sommes dans cette église, c'est bien sûr d'abord pour nous souvenir de ceux et celles que nous aimons et avec qui nous avons partagé tant de bons moments. Mais c'est pour nous souvenir aussi de notre fragilité, la vie n'est pas un dû, la vie n'est pas une dette, la vie est un don gratuit. Peut-être que notre monde aujourd'hui dans certaines franges de l'humanité est en train de l'oublier. Et déjà dans ce don charnel de la vie, il y a déjà quelque chose du don de Dieu et pour nous chrétiens, la vie est encore plus un don parce que quand nous recevons l'eucharistie, nous recevons à la fois la réalité même du pain et du vin qui nous rappellent notre condition actuelle, notre condition mortelle de vivre au jour le jour, mais en même temps, nous commençons par recevoir le goût merveilleux de la saveur de l'amour de Dieu.

Ceux qui nous ont devancé, nous croyons que maintenant, ils reçoivent la plénitude de cet amour que nous avons cherché. C'est pourquoi en les évoquant à travers la figure du repas eucharistique, nous voulons dire que désormais, le monde, l'humanité, au cœur même de sa fragilité est appelé à partager le seul don absolu et définitif de la vie, c'est la vie de Dieu.

 

AMEN