L'HISTOIRE CONTINUE

Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 2011)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

L'histoire ne s'arrête pas là ! (tombe d'Hergé-Dieweg)

F

rères et sœurs, nous voici à l'heure du jugement, avec ce dernier verset prononcé par Jésus où il est question de la résurrection pour la vie, et pour ceux qui auront fait le mal, la damnation. Pendant longtemps dans le cœur des chrétiens, ce qui a été le souci principal et qui est tout à fait légitime, c'est le jugement de nos défunts, et cette interrogation : où sont-ils ? L'Église, les hommes, les artistes, chacun à sa manière a essayé d'exprimer à travers des tableaux, des sculptures, des paroles, le souci du destin de ceux que nous aimons et qui sont maintenant, soit en enfer, soit au Paradis, pour reprendre les catégories habituelles.

Or il faut reconnaître que dans notre société d'aujourd'hui, même si nous continuons en grande partie et légitimement à nous interroger sur le destin de ceux que nous aimons, et que nous pourrions toujours avoir une petite interrogation sur la suite : est-ce qu'ils sont bien dans le cœur de Dieu, est-ce qu'ils ne sont pas au purgatoire ou en enfer ? Même si cette interrogation perdure, il faut bien reconnaître que notre société actuelle a déplacé ce jugement. Le jugement aujourd'hui n'est plus tellement l'affaire de nos défunts, car bien souvent le manteau de la charité recouvre tellement les défauts et les péchés de ceux que nous avons aimés, et que nous en sommes persuadés, ils sont déjà dans le cœur de Dieu, mais le jugement dont il est question est celui de la mort et de ceux qui restent ici-bas. Quand celui ou celle que nous avons aimés nous a quitté, nous sommes bien souvent face à notre propre procès. Et aussi, et c'est légitime, ce n'est pas de l'égoïsme, nous nous demandons ce que nous avons raté, ce que nous n'avons pas su dire, ou ce que nous n'avons pas su faire. Malheureusement, nous pouvons avoir ce chagrin qui nous ronge, à tel point que nous arrivons à en être paralysé en nous disant que nous avons raté des choses essentielles et que maintenant, tout est écrit, les pages ont été écrites, le livre est fermé, et il n'y a plus d'avenir.

C'est le mystère de la foi chrétienne de croire que celui ou elle que nous continuons à aimer n'est pas en-dehors de notre histoire, de notre portée, mais qu'une histoire commune peut continuer à être écrite selon des modalités différentes qui nous ébranlent, et nous posent question. Car il n'est plus question de se retrouver autour d'une table pour partager le fumet d'un bon rôti, ou même de partager la joie d'un concert ou d'un film, ou de voir la personne que nous aimons, faire sauter sur ses genoux ses petits enfant ou ses arrière petits-enfants. Il s'agit d'une autre communion. Cette communion elle nous a déjà été indiquée et montrée par le Christ, à travers sa mort, sa résurrection, et ce texte toujours aussi éblouissant auquel nous pouvons toujours revenir, les pèlerins d'Emmaüs.

J'aurais voulu proposer encore une autre lecture pour vous frères et sœurs, et là c'est une chose à laquelle je reviens souvent, c'est dans l'œuvre du Nouveau Testament, vous savez qu'il y a saint Luc qui a écrit à la fois l'évangile, mais qui a aussi écrit les Actes des apôtres. Nous-mêmes, par rapport à nos défunts, nous écrivons et réécrivons très souvent ce que nous pourrions considérer comme étant l'évangile de nos défunts, c'est-à-dire de mettre en mémoire ce que nous avons partagé, ce que nous avons vécu, ce que nous avons dit avec eux avant leur mort. Or, ce que je trouve éblouissant dans le Nouveau Testament, c'est que soit profondément liés à la fois le souvenir du Christ sur terre, fait chair, et en même temps son prolongement après sa mort et sa résurrection à travers le corps du Christ qui est l'Église, et ce sont les Actes des apôtres.

Frères et sœurs, c'est ce que je vous invite à faire aujourd'hui, continuer à écrire l'évangile de vos défunts, continuer à vous remémorer ce que vous avez pu partager sur terre et continuer à découvrir que cette histoire n'est pas finie, qu'elle continue dans un prolongement, que cette histoire est présente, elle est "avenir". Il s'agit maintenant de prendre un papier, une plume, et aujourd'hui, pas hier, aujourd'hui, écrire les actes de nos défunts pour découvrir à travers cet acte que ceux que nous aimons ne sont pas dans un endroit où ils nous attendent patiemment, comme coupés de nous, mais qu'à l'image du Christ qui n'est pas reconnu par les pèlerins d'Emmaüs, ils marchent à côté de nous, ils nous aident à marcher, à écrire à la fois notre histoire sur cette terre, mais aussi une histoire commune avec eux.

 

AMEN