CULTE DES MORTS ET FOI EN LA RÉSURRECTION

Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, depuis la nuit des temps, depuis les origines de l'humanité, ce qu'on appelle parfois le culte des morts a été une des marques fondamentales de l'existence des êtres humains et des sociétés humaines. C'est assez mystérieux, mais c'est vrai que lorsqu'on trouve des tombes, on y voit non seulement la dépouille de celui qui a été enterré, mais généralement, il est entouré de tous les objets familiers, et même d'un certain nombre de personnes qui étaient attachées à son service, il est entouré de bijoux, la tombe est ornée. Bref, il y a une sorte de volonté désespérée de manifester que tous les liens qui avaient pu s'établir pendant la vie peuvent encore d'une manière autre, perdurer au-delà de cette rupture que représente la mort.

Ce culte qui est un des moteurs profonds de la religiosité païenne n'est pas à mépriser au sens où il est le témoin de ce que chacun d'entre nous encore aujourd'hui, qui participons à cette humanité, nous n'acceptons pas que la mort soit une rupture et une fin définitive A travers tous les gestes, tous les rituels, encore aujourd'hui, nous essayons de manifester et d'exprimer à la personne qui nous a quitté que tous les liens d'affection, tout ce tissu de relations, tous ces échanges, tous ces moments de bonheur qu'on a vécu avec lui ou avec elle, ne peuvent pas se terminer comme cela.

Certes, surtout dans les religions païennes, il se mêle pas mal de magie, de désir d'avoir une sorte de pouvoir sur le monde des morts, essayer de communiquer avec les morts (c'est ce qui a donné au dix-neuvième siècle la mode des manifestations spirites), de vouloir aussi comme maintenir artificiellement par nos propres moyens, un contact avec ceux qui nous ont quittés. A certains moments, on peut rencontrer une sorte d'envoûtement mutuel des vivants et des morts, pas simplement dans des pratiques de magie, mais dans une sorte d'envoûtement affectif des uns par les autres, comme si d'une certaine manière nous étions tenus par cette mystérieuse disparition de ceux auxquels nous étions si profondément attachés et liés.

En réalité, tous ces cultes et tous ces gestes, tous ces rites sont évidemment impuissants. Ils ne peuvent pas, et c'est le grand constat, rien des dispositions les plus généreuses, les plus audacieuses de l'humanité vis-à-vis du monde des morts, et Dieu sait que les témoignages que nous a laissé l'histoire, en passant par les grands tombeaux célèbres des rois du monde antique et du monde moderne, tout cela ne nous rendra jamais ceux qui nous sont chers, et qui nous ont quittés. Le côté absolument prodigieux et monumental de tout ce qu'on essaie de faire est voué à l'échec et nous le ressentons avec beaucoup de tristesse et beaucoup d'amertume.

C'est pourquoi l'attitude des chrétiens est, ou devrait être si originale parce que les chrétiens sont ceux qui, normalement, au nom même du réalisme de leur condition humaine, savent que la mort a quelque chose d'irréversible, et que jamais, lorsque nous-mêmes nous prions pour les morts, pour nos défunts, jamais nous ne nous permettons une sorte d'emprise mutuelle des uns sur les autres. Ce n'est pas exactement comme cela que ça se passe. Ce qui a changé à travers la foi chrétienne, c'est de dire que désormais l'homme reste toujours aussi seul face à son destin et sa mortalité, mais que précisément, il n'est pas seul à faire face à la mort. Ce que nous disons, lorsque nous parlons du Christ mort et ressuscité pour tous les hommes, ce n'est pas simplement une formule. C'est véritablement que le Christ se tient aux côtés de chaque homme, précisément sous l'aspect où chacun de nous est menacé par cette réalité de sa propre mort et de sa disparition.

Ce que nous croyons, c'est que désormais le problème de la mort ne se résout pas des rites ou des gestes plus ou moins magiques qui tenteraient de maintenir artificiellement une survie par-delà la mort, mais qu'au contraire, cette réalité même de la mort dans sa brutalité inacceptable nous invite à reconnaître que désormais, c'est Dieu qui gère le rapport entre les vivants que nous sommes et ceux qui nous ont quittés. En fait, si nous sommes ici aujourd'hui, c'est parce que plus ou moins bien, parce que c'est plus ou moins facile, je le reconnais, nous avons accepté que désormais, la vie de ceux que nous aimons et avec qui nous avons partagé tant de joie et tant de bonheur, maintenant, comme le dit la Parole de Dieu, elle est dans les mains de Dieu. Le culte pour nous de la prière pour les morts n'a pas de sens, sinon dans la foi en la toute-puissance et en la force absolue de celui qui s'est affronté à la mort. Quand nous prions pour les morts, nous prions en demandant à Dieu, qui lui, sait mieux que nous encore, ce qu'est la puissance de la mort, puisqu'il l'a éprouvé dans sa propre chair, comme nous et infiniment plus que nous, nous demandons à Dieu que ce combat qu'il a mené contre la mort, rejaillisse dans le cœur, dans la vie et dans l'avenir de ceux qui nous ont quittés. Ce n'est donc plus un geste d'emprise sur ceux qui nous ont quittés, c'est un geste de confiance, c'est un geste d'abandon qui vaut à la fois pour ceux-là même qui ont ouvert le chemin devant nous. Nous disons à Dieu : Seigneur, il y a un moment où nous n'avons plus rien pu faire pour lui ou pour elle, c'est toi qui a pris le relais mais c'est aussi un geste d'abandon et de confiance pour chacun d'entre nous, car nous savons que tous nous passerons par le même chemin.

Ce n'est pas une prédication de menace, ce n'est pas une annonce de peur que les chrétiens proclament à travers la célébration de l'eucharistie pour le repos de l'âme des fidèles. Ce n'est pas une sorte de peur de l'enfer ou des peines du purgatoire qui a motivé le culte de la prière pour ceux qui sont morts. C'est l'exercice même de la foi et de la confiance. Vous le savez parce que beaucoup d'entre vous sont passés peut-être plus ou moins récemment par cette épreuve du deuil et de la séparation, il y a un moment où l'on accepte que la personne ne soit plus sous notre emprise, sous le lien que nous avions et qui pourtant était beau, magnifique. Mais à un moment donné, cette personne dans le mystère qui est le sien, est désormais dans les mains et dans le cœur de Dieu.

Je ne dis pas que cela apporte nécessairement la paix ou la consolation, cela dépend un peu de la répercussion que cela a dans le cœur de chacun d'entre nous, mais cela au moins nous remet dans une attitude de vérité, dans une attitude de reconnaissance. Désormais, nous le savons, nous ne sommes plus seuls face à la mort, nous ne sommes plus démunis parce que livrés à nos propres forces, mais nous sommes portés par la foi et la confiance en celui qui est le seul capable d'affronter la mort, le Christ, mort lui-même et ressuscité pour que nous ayons sa vie et son salut.

 

 

AMEN