L'ESPÉRANCE CHRÉTIENNE

Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, dans le monde païen ancien, une des règles fondamentales de l'existence religieuse c'était de soigneusement distinguer le domaine des vivants et le domaine des morts. Encore aujourd'hui quand on visite certaines ruines antiques, on s'aperçoit que la cité elle-même était un territoire occupé par le monde des vivants et lorsqu'on mourait on était généralement enterré en-dehors de la ville. Si l'on était enterré dedans comme des empereurs ou des personnages remarquables, c'était sans doute parce qu'on était divinisé et qu'on avait acquis un statut plus qu'humain. Normalement, le monde, l'espace était divisé en deux parties : il y avait l'espace occupé par les vivants et l'espace des cimetières, des tombes long des routes parce que c'est hors de la cité, ou encore comme ceux qui sont peut-être allés dans la ville de Pétra, sur toutes les falaises autour, ce sont d'immenses tombeaux et l'on a l'impression que les morts sont comme mis soigneusement à l'écart de la vie et de l'espace des vivants. C'était tellement vrai que même pour classifier le monde des dieux (on était polythéiste), on distinguait soigneusement les dieux qui vivaient au-dessus et qui pouvaient veiller sur les vivants sur la terre, et les dieux des enfers qui vivent sous la terre, les dieux qui sont des dieux plus dangereux, plus menaçants et dans les mains desquels la vie des défunts étaient confiés à leurs risques et périls.

Le monde religieux ancien, païen, pensait effectivement que la coupure entre le monde des morts et le monde des vivants était une chose infranchissable. La mort signifiait fondamentalement la rupture. N'était peut-être même pas comme nous aurions tendance à la senti nous aujourd'hui, la privation le deuil, la souffrance de l'homme disparu, cela existait aussi, mais c'était surtout le fait que lorsqu'on mourait, on acquerrait un autre statut en rupture totale avec les humains vivants. La Bible elle-même dans un certain nombre de passages quand elle parle du shéol dans l'Ancien Testament, le reprend d'une certaine manière à son compte lorsqu'on rapporte par exemple la prière du roi Ézéchias qui pour ne pas mourir dit à Dieu : "Il n'y a que le vivant qui te rend grâces, comme je peux te chanter et te rendre grâces aujourd'hui, mais les morts sont dans le shéol et les enfers ne peuvent te rendre grâces et les morts ne peuvent pas te célébrer".

La mort c'est le monde hors vivants, hors Dieu, hors espace de communication, hors vie. Quand on réalise cette manière de penser et de vivre, on réalise en même temps la nouveauté radicale que le christianisme a introduite dans le monde ancien. Le fait de proclamer que désormais, tous, les vivants comme les morts sont sous la responsabilité, la conduite et la présence et la seigneurie de l'unique Seigneur, le Dieu des vivants et des morts. Le fait d'affirmer une chose comme celle-là, révolutionne complètement le regard des hommes sur la mort.

Affirmer la résurrection, c'est affirmer que Jésus, cet homme qui a vécu parmi nous, au moment où nous avons cru à cause de notre péché, à cause des événements qui se sont produits, le mettre en-dehors de la cité des vivants, le mettre dans l'exclusion de la cité normale des vivants de la terre, à ce moment-là dans l'exclusion même Il s'est manifesté comme celui qui était le seul, par sa résurrection, à être le maître et le Seigneur des vivants et des morts.

Dès lors, l'univers n'était plus coupé en deux. Il n'y avait plus le monde de la vie d'un côté et le monde de la mort de l'autre. Il n'y avait plus qu'un seul monde mené, conduit, voulu, dirigé par un seul Seigneur, celui qui était capable de faire l'unité et la communion des vivants et de ceux que jusque-là on considérait comme les exclus de la vie. On est passé du régime de la rupture au régime du passage ? La rupture c'était mort et vie : rien à voir ! Le passage, c'est que notre vie est un passage vers une vie que Dieu a voulu de toute éternité pour nous et telle que le Christ par sa mort, sa vie présentement parmi nous, puis l'épreuve de son passage, puis sa résurrection, est capable d'abord en sa propre personne d'en unifier le sens et la direction.

A partir du moment où l'on proclame Jésus mort et ressuscité, mort dans notre monde, ressuscité dans le monde nouveau qu'il a inauguré pour nous, à partir de ce moment-là, on mettait en cause la rupture radicale qui existait entre la mort et la vie. La mort n'était plus ce monde en-dehors de nous, la mort pouvait être une réalité qui tout en étant redouté, crainte, devenait le lieu même d'un passage, d'une entrée dans une vie nouvelle. C'est l'espérance chrétienne. C'est depuis ce temps-là que la figure du monde a changé. Peut-être qu'aujourd'hui des relents de néo-paganisme essaient de nous faire croire qu'il n'y a que cette vie et de pratiquer une sorte d'exclusion vis-à-vis du monde des morts encore plus radicale que celle des païens, parce qu'à ce moment-là c'est la pure et simple ignorance, et la pure et simple suffisance de ce qui se passe ici et aujourd'hui. Cela n'empêche que ce que le christianisme et la foi chrétienne veulent dire c'est qu'aujourd'hui même pour chacun d'entre nous ce mystère de notre propre vie, de la destinée de notre vie, de la possibilité d'un passage dans le cœur même de Dieu à travers la mort, cela veut dire que désormais la mort n'est plus l'opposé et l'antithèse absolue, elle est le lieu du passage pour entrer dans la plénitude du mystère de Dieu.

Frères et sœurs, c'est pour cela qu'aujourd'hui encore, ce que je crois ne faisaient pas les cultes anciens, quand on célèbre l'eucharistie, quand on vient de consacrer le pain et le vin comme Corps et Sang du Christ, on dit encore cette formule absolument paradoxale : nous proclamons ta mort, nous célébrons ta résurrection. En réalité entre le mystère de l'eucharistie et le nouveau statut de notre existence, c'est exactement cela que nous célébrons. Quand nous recevons le Corps et le Sang du Christ, nous disons réellement, nous le disons pour nous-mêmes, nous le disons pour les autres, ceux qui sont morts mais qui restent en communion de prière et de vie avec nous par la communion des saints, nous disons que désormais, le rempart n'est pas infranchissable. Entre la mort et la vie ce n'est plus un abîme, entre la mort et la vie, c'est Dieu qui s'est fait le passage pour que l'homme entre définitivement en communion de tous avec lui-même.

Frères et sœurs, je sais bien que cela ne guérit pas les souffrances, cela ne console pas dans les deuils, cela ne nous change pas la vie au sens de ce que nous ressentons par rapport à la mort, mais cela n'empêche, aujourd'hui même si nous sommes encore croyants, c'est parce que nous voulons et que nous acceptons ce que Dieu lui-même a voulu pour nous, c'est que cette pauvre vie si fragile et si mortelle qui est la nôtre, puisse devenir le lieu de l'éclosion plénière et définitive de la vie même de Dieu dès ici-bas et pour toujours.

 

 

AMEN