LA MORT N'EST PAS RIEN !
Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 2006)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
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ans l'Église et pour la foi chrétienne, rien de ce qui est attention aux défunts ou célébration pour les morts, n'est d'ordre morbide ou mortifère. Parfois nos sociétés modernes peuvent être avides de sang, de meurtre, se repaître de certains spectacles mortifères ou morbides. Ce n'est pas le cas pour l'Église lorsqu'elle célèbre des obsèques ou qu'elle prie pour les morts. Il n'y a aucune volonté de ressasser à l'infini des choses qui seraient simplement de l'ordre de la peur, de la méfiance ou du regard apporté sur les morts, en les affadissant ou au contraire en exaltant.
Depuis longtemps, l'Église a conscience d'une chose, c'est de la finitude humaine, le fait que notre vie doit prendre fin. Il est vrai que là encore, nos sociétés modernes ne nous habituent pas à appréhender la mort de manière plus simple et plus directe, l'évacuant souvent, voulant effacer tout ce qui pourrait être trace de mort, traitant la mort de façon scientifique, biologique, médicale. Or, on se rend compte d'une chose, c'est que nous ne connaissons la mort que par la mort de l'autre, et surtout la mort du proche. Cela nous parle ensuite de notre propre mort. Lorsque nous devrons l'affronter, la connaissance que nous en avons c'est par le lien la relation qui a existé face à la disparition de l'autre, face à l'accompagnement dans une longue maladie puis de la mort de l'autre. Tout cela nous renvoie à nos propres questions existentielles, à notre propre appréhension de la finitude de l'homme.
L'homme est bien fragile, car l'homme a une fin. Il ne maîtrise pas la vie et encore moins la possibilité d'une autre vie au-delà. Même si on voudrait avoir toutes les solutions possibles et imaginables pour reculer le moment de la mort le plus longtemps possible, pour avoir l'impression que l'on reste jeune et en vie le plus longtemps possible. Nous savons bien au plus profond de nous-mêmes, qu'un jour ou l'autre, nous aurons à affronter ce que l'on appelle la mort, cette absence de vie. Le chrétien n'est pas morbide ni mortifère. Le chrétien ne prend pas plaisir à la mort. Le chrétien, comme n'importe quel homme souffre de voir l'autre mourir. Le chrétien pleure comme n'importe quel autre homme de voir que l'être aimé est en train de disparaître peu à peu.
Mais quelle est la différence ? La différence, c'est que le chrétien ose affronter la mort tout simplement parce qu'il croit en un Dieu qui a vécu sur notre terre, dans notre humanité et qui lui-même a connu la mort. Le chrétien vit avec Jésus, le Fils de Dieu, qui a accepté lui aussi la même limite que tout homme est appelé à connaître : la mort. Mais dès lors, là où Dieu ne pouvait pas être, le Dieu de la vie ne pouvant pas être dans la mort, là où le Dieu de la grâce ne pouvait pas être, c'est-à-dire dans la souffrance, le péché et la déréliction. Là, dans ce salaire de la mort, Dieu a mis sa présence en son Fils Jésus-Christ. Ce que dit le chrétien, ce n'est pas qu'il a des ailes pour survoler au-delà de la mort, ce n'est pas qu'il ait une vision et un regard absolument heureux, passant au-delà de la mort comme si de rien n'était, comme ce texte que l'on aime choisir et qui hélas n'est pas très chrétien : la mort n'est rien, je suis dans la pièce à côté !
Mais si, justement, la mort est quelque chose, au contraire, la mort est une réalité, elle est importante, la mort n'est pas rien, elle est une difficulté pour chacun d'entre nous personnellement et pour la vivre en face. Ce que dit notre foi chrétienne, c'est justement parce que cette mort n'est pas rien que Dieu l'a prise à pleines mains. C'est parce que cette mort n'est pas rien que Dieu l'a envahie de sa présence, pour que désormais un signe d'espérance, une lumière habite cette réalité, pour que ce qui semble finir ne soit plus la fin et que l'homme accède avec Jésus de "passer" par cette mort. Non pas de la survoler, non pas d'être au-dessus, non pas de faire comme si elle n'existait pas ou que c'était une pièce à côté. Mais le chrétien accepte de traverser cette mort avec Jésus, de traverser toutes les morts, toutes nos morts. Et c'est cela le mystère de la Pâque. Pâque veut dire "passer", et le chrétien connaît déjà la résurrection comme le dit le texte d'Isaïe : nous sommes dans la joie parce que nous célébrons le salut, mais pour célébrer ce salut, il faut être sauvé. Pour être sauvé, il faut savoir qu'on a besoin d'être sauvé et le salut, en quoi consiste-t-il ? A passer à travers la mort, à quitter ce qui est œuvre de mort dans notre vie pour choisir la vie. Accepter de ne pas faire vivre aux autres ce qui les tuerait, pour au contraire les habiter de ce qui pourrait les rendre plus vivants. Permettre à l'autre d'exister, permettre à l'autre de vivre, permettre à l'autre de grandir. C'est déjà passer au fur et à mesure toutes nos œuvres de mort dont la mort biologique n'est que l'ultime rebondissement.
C'est cela que Jésus a voulu accepter de vivre pour nous ouvrir ce chemin. Il nous dit que si nous ne pouvons pas échapper à cette mort désormais, nous n'avons pas à la vivre comme des gens sans espérance, mais en sachant qu'en la traversant comme les Hébreux ont traversé la Mer Rouge à pied sec, nous ne quittons plus aujourd'hui l'esclavage de l'Égypte, mais l'esclavage de toutes ces morts pour entrer en terre promise, pour entrer dans le pays où coulent le lait et le miel, dans ce pays dont Isaïe dit : Dieu dans un festin nous sert des viandes succulentes et grasses et des vins capiteux.
Pourquoi prier pour les morts ? Pourquoi tout à l'heure aller bénir les tombes dans le cimetière ? Pour la même raison, pour marquer du signe de la Pâque cette espérance pour ceux qui nous ont quitté comme pour nous-mêmes. La mort n'est pas rien, mais la mort traversée avec le Christ peut devenir le signe pascal par excellence. Ainsi, en priant pour nos morts, mais j'aimerais mieux dire, en priant avec nos morts qui sont auprès de Dieu, avec eux, nous choisissons la vie, avec eux, nous choisissons la résurrection la lumière et la grâce. C'est ce que nos célébrations chrétiennes veulent nous faire vivre, c'est ce que toute célébration doit signifier. Ce n'est pas pour rien qu'une célébration d'obsèques ne fait que reprendre les signes du baptême. Le prêtre accueille à l'entrée de l'église, le cercueil, le corps du défunt comme le prêtre a accueilli l'enfant à baptiser pour le faire rentrer dans l'Église. Et les deux gestes de l'absoute, l'eau baptismale qui a aspergé le corps du défunt, comme l'encens, ce parfum réservé à Dieu pour dire l'importance du corps, ce sont des signes que l'on retrouve au baptême, l'eau et le parfum du saint chrème, la bonne odeur qui doit se répandre dans le monde des vivants. Le signe par excellence que nous reprendrons tout à l'heure, le signe de la lumière, le cierge pascal au baptême, le cierge pascal pour les obsèques, parce que le Christ dans nos ténèbres, dans notre mort, est bien notre lumière.
AMEN