LA PRIÈRE POUR NOS DÉFUNTS
Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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ous pensons presque malgré nous que nous n'avons pas fini nos conversations, nos échanges avec ceux qui nous ont quittés. Nous avons bien raison de penser que nous n'avons pas fini de vivre avec eux. La mort est venue en quelque sorte accentuer l'envie de leur parler. De leur vivant, les choses comme dans la vie quotidienne humaines, se disaient avec toutes les difficultés que nous avons de dire le fond de notre cœur les uns aux autres, et souvent d'ailleurs, est-ce notre pudeur, est-ce notre paresse, est-ce la différence de générations, est-ce les conflits familiaux, bref, toutes les raisons sont si nombreuses qu'au fond, nous ne disons pas tout, ou du moins, nous ne disons pas souvent l'essentiel qui resurgit au moment de leur décès.
C'est quelque chose qui est de l'ordre de l'amour, de l'attachement, j'entends, et je l'ai moi-même vécu, tellement souvent cette phrase : "j'aurais dû lui dire que je l'aimais, mais je ne pouvais pas lui dire, il ne pouvait pas l'entendre". Ce qui fait que nous sommes un peu dans un sentiment d'inachèvement. La prière prend le relais de cet ancien dialogue et elle nous oblige à faire intervenir un tiers dans ce nouveau dialogue avec le défunt, en l'occurrence, Dieu. Nous ne continuons pas à lui parler comme si nous nous entretenions comme en nous-mêmes, ce qui arrive lorsque nous restons à l'intérieur de nous, attaché au défunt, et un attachement morbide parfois qui effectivement est une sorte de rumination dangereuse pour notre esprit. Dans la prière, lorsque nous continuons ce dialogue, cet échange de vie à vie, même d'une autre vie, mais nous y faisons rentrer quelqu'un d'autre. Nous dialoguons par Dieu, en Dieu, pour Dieu. Quelque chose de nouveau et venu s'interposer et vient l'animer de manière nouvelle entre nos défunts et nous. Non pas que Dieu gêne, au contraire, Il induit une nouvelle façon d'être avec eux qui nous oblige à nous détacher, je disais cela hier à la bénédiction des tombes au cimetière, la prière a une fonction de détachement. Nous sommes obligés de donner à Dieu ceux qui nous ont quittés. La prière est une façon à la fois de continuer à entretenir notre relation que nous voulons, que nous désirons fortement, et en même temps, nous essayons de les donner, parce que parfois, il faut toute une vie pour accepter d'avoir perdu quelqu'un ou suffisamment d'années pour accepter de les donner à Dieu.
En même temps, c'est très important ce que nous faisons aujourd'hui parce que, et cela l'antique pensée humaine l'avait déjà prévu, sinon on serait au sens propre du terme, hanté. La vieille crainte de l'humanité ! Si nous ne savons pas où sont les morts, eux ils continuent à vivre en nous, comme à notre insu. Cette histoire traverse la littérature, savoir effectivement ce qu'ils deviennent et ce qu'ils font ? C'est pour cela que lorsque nous prions et que nous célébrons ensemble, que nous nous rassemblons ensemble au cimetière pour poser rituellement des choses, des fleurs, des lumières, des signes, nous délimitons l'endroit où ils sont. Ils sont en des endroits précis et il y a une frontière entre les vivants et les morts, et c'est très important aussi. Dans les églises, nous y travaillons, nous sommes à la frontière entre les vivants et les morts. Nous les vivants de cette terre, c'est nous qui nous sentons menacés par les morts. Nous avons besoin de les poser à un endroit pour nous permettre d'y aller, mais aussi d'en sortir, parce que vu de notre côté, la mort est tellement laide, elle est tellement l'ennemie de l'homme, qu'elle finirait si nous laissons faire l'idée de la mort en nous, par empoisonner notre vie. Et d'ailleurs, on trouve dans de nombreuses pathologies des vies totalement empoisonnées par la mort et qui ne peuvent plus vivre. Nous avons un devoir de vie à l'égard même de ceux qui sont morts, et qui est de continuer à vivre. Nous avons l'obligation de nous protéger contre l'empoisonnement qu'eux-mêmes ont traversé, de cet aspect laid de la mort, mais non pas nous. Nous, nous sommes restés en défaut, et nous avons toujours cette idée que la mort est laide, qu'elle n'aurait pas dû venir. Il y a une nécessité pour d'accepter de passer par-dessus cet empoisonnement de la mort, en nous protégeant contre l'aspect laid de la mort, en acceptant qu'elle soit ritualisée, pour qu'elle ne nous déborde pas. Là aussi, il y a un instinct très sûr de l'Église par rapport au rituel, que ce soit le cimetière, les obsèques, que ce soit tout ce travail de la mise au cercueil, de la mise en terre, etc … pour nous aider à nous désemprisonner de cette angoisse profonde que suscite la mort, quel qu'en soit l'âge ou la forme.
Je pense qu'il y a vraiment une force et une fonction propre dans la prière pour les défunts, je vais terminer par un dernier aspect, qui est de nous aider à rester vivants, même si c'est de manière terrestre, mais c'est la meilleure façon de rester vivants avec ceux qui goûtent à la vie éternelle et de passer par-dessus l'aspect laid de la mort.
Le dernier aspect, et c'est un peu la phrase de l'évangile, c'est qu'au fond il y a derrière nous une crainte qu'ils ne bénéficient pas pleinement de la vie éternelle. Cela ne se dit pas ! Mais cela se pense … La prière des défunts vient contrecarrer notre crainte que tel ou tel ne soit sauvé. Soyons bien clairs sur la damnation, cette position d'extrême limite qui est une position de refus de Dieu. Il y a un secret profond, c'est vrai entre chaque être et Dieu, et même ce secret nous ne le connaissons pas pour ceux qui nous ont quittés, mais il ne faut pas non plus nous affoler sur cette condamnation, elle a quand même fleuri dans de nombreuses prédications dans l'Église, et je crois que la chose est quand même plus simple, plus extrême et plus limite. Il faut bien délimiter, là aussi. Il est clair que, sont damnés ceux qui ne veulent pas Dieu et qui ne le veulent pas dans la mort comprise. Je ne crois pas en connaître personnellement, mais peut-être que je n'ai rien vu. Ne nous affolons pas, notre foi en la miséricorde traverse toutes ces craintes. Ce sont nos propres craintes et notre manque de confiance en la miséricorde qui nous font craindre pour ceux qui nous ont quittés.
En tout cas, il y a un mouvement de prière entre le royaume des défunts, le royaume de la vie future et le nôtre; et le lien profond, c'est cette prière, le lit dans lequel s'écrit tout doucement, tout au long de nos jours, la confiance que nous avons pour les remettre à Dieu et de la faire vivre en Dieu.
Que dans cette espérance, nous accompagnions nos défunts, et que nous-mêmes nous grandissions dans la foi. Tel est le but de la célébration que nous vivons aujourd'hui ensemble ici dans cette église.
AMEN